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Modiano, du temps perdu au temps révélé
Depuis La Place de l’étoile paru il y a 50 ans aux éditions Galimard jusqu’à Encre sympathique, son dernier opus, Patrick Modiano aura traqué tout au long de sa vie d’écrivain « les fantômes du passé ». Une existence est quelque chose de fragile. Mais peut-être est-ce l’art et le temps qui permettent d’en révéler la grandeur. Dans Encre sympathique, court roman d’à peine 130 pages, notre prix Nobel de littérature touche à la quintessence de son art.


Par Denis Gombert
2019 - 10
Le narrateur, Jean Eyben, était encore jeune, « guère plus de vingt ans » quand cette enquête lui est confiée. Une affaire non résolue et qui peut-être ne le sera jamais, un dossier assez maigre qui fait état de la disparition d’une jeune femme, Noëlle Lefebvre, ayant été aperçue dans le 15e arrondissement de Paris.

À l’époque, jadis donc, le narrateur est encore jeune et passionné par son métier d’enquêteur. Se sentant capable d’« attendre pendant des heures sous le soleil et les averses », il va plonger dans cette histoire pour tenter de la résoudre.

Partant sur les traces de la belle disparue, son investigation commence dans un bar que fréquentait Noëlle. Ici et là, il pose des questions aux clients, revient sur ses notes, essaie de se représenter vraiment à quoi ressemblait cette fille. « Bien sûr, j’avais toujours eu le goût de m’introduire dans la vie des autres, par curiosité et aussi par un besoin de mieux les comprendre et de démêler les fils embrouillés de leur vie », avoue-t-il.

Bientôt quelques pistes s’ouvrent. Un certain Gérard Morade, même pas vingt-cinq ans, cherche lui aussi Noëlle. Jean, qui a relevé dans le dossier qu’on lui a confié que Noëlle était originaire comme lui de la région d’Annecy, se fait passer pour un intime et interroge Gérard. On apprend que Noëlle était mariée à un certain Roger, qui lui aussi est à la recherche de la Belle… Qu’elle avait travaillé un temps pour la maison Lancel, place de l’Opéra... Qu’elle fréquentait un dancing, la Marine, pas très recommandable… Qu’elle a l’habitude de fuir... Enfin Jean parvient à retrouver l’adresse du domicile de Noëlle. Bien sûr, une fois arrivé sur place, Jean constate que le bel oiseau s’est envolé. Reste que dans le tiroir de la table de nuit doté d’un double fond, il met la main sur un agenda où sont consignées quelques brèves notes : un extrait de poème, des noms, des mémos, une adresse... 

Modiano a patiemment tendu la toile de son roman dans laquelle, nous lecteurs, sommes pris. Ça y est, on veut savoir – et peu importe le temps que cela prendra – si Jean va retrouver Noëlle. Il n’y a plus que cela qui compte. 

Un temps à l’arrêt, l’enquête va reprendre et se poursuivre sur des décennies. Tout au long de sa vie, Jean s’accroche pour tirer parti des maigres indices qu’il a en mains. Cela le mènera loin. Qui est cette mystérieuse Noëlle ? La force d’âme est-elle chez celui qui fuit ou dans le désir de celui qui cherche ? Sans révéler de grand secret, on sait et on aime l’idée que, dans les romans de Modiano, ce soit l’Amour qui joue le rôle du grand suspect. 

Le carnet de Noëlle était écrit à l’encre sympathique. Ce procédé consiste à composer de manière invisible un texte (au jus de citron par exemple) pour en faire apparaître le sens ultérieurement en le plaçant auprès d’une source de chaleur. Quelle merveilleuse idée, si simple et si astucieuse, pouvait mieux définir l’art poétique de Modiano ? Elle « colle » parfaitement à la peau de ses écrits. Pour qu’il révèle pleinement son sens caché, un texte doit être considéré avec le recul qui s’impose. Le plus essentiel, comprend-on entre les lignes, ce qui donne son vrai prix aux choses, c’est l’épreuve du temps. 

Fouiller les traits d’un visage, s’attarder sur le détail d’une photo sépia, compulser de vieux bottins, questionner encore et encore des témoins qui ne se souviennent que de bribes du passé, mener cette enquête durant cinquante ans, voilà qui peut paraître vain. Mais si la littérature, au gré de ces errances, de ces manques (de ces « blancs » comme dit Modiano), de ces fractures, parvient à domestiquer un peu le temps, alors elle aura gagné. L’enjeu est de taille, il s’agit in fine de posséder un petit bout d’éternité. Modiano est définitivement cousin de Proust.

« Je n’ai jamais respecté l’ordre chronologique. Il n’a jamais existé pour moi. Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence, et chaque instant que j’ai vécu dans ma jeunesse m’apparaît, détaché de tout, dans un présent éternel », confesse le narrateur. Le temps ressenti n’est pas le temps vécu. Il appartient à un autre ordre plus poétique qui a rapport avec la « fluidité de notre vie intérieure », comme le pensait Bergson. 

Par le jeu enfantin de l’encre sympathique, la littérature a l’immense pouvoir de redonner vie aux choses et aux êtres. Miracle des mots, magie de leur ordre, Encre sympathique nous révèle qu’en escaladant la montagne du temps, Modiano est parvenu au sommet de son art. 


 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
Encre sympathique de Patrick Modiano, Gallimard, 2019, 144 p.

 
 
 
© Patrick Swirc
Par le jeu enfantin de l’encre sympathique, la littérature a l’immense pouvoir de redonner vie aux choses et aux êtres.
 
2019-10 / NUMÉRO 160