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David Foenkinos, la femme en sacrifice
«Au tout départ, Mathilde perçut quelque chose d'étrange sur le visage d'Étienne. C'est ainsi que l'histoire commença d'une manière presque anodine ; n'est-ce pas le fait de toutes les tragédies ? » Les premières lignes de Deux sœurs, le dernier roman de David Foenkinos, amorcent la dévastation physique et morale de l'héroïne lorsque son fiancé met un terme à leur relation. 

Par Joséphine Hobeika
2019 - 04
Le lecteur assiste au « glissement du réel » dans l'univers de Mathilde qui entame une lutte vaine et destructrice pour survivre. Peu à peu, les repères spatio-temporels se troublent, un doute hyperbolique traverse son existence, qui aboutit progressivement à une dépossession de soi. La voix narrative relate les méandres de la souffrance de l'abandon, et passe au scalpel le ressenti complexe de son héroïne. « La douleur qui s’emparait d'elle offrait à son corps une acuité sans faille. Le châtiment à venir serait celui de la lucidité la plus acide. » Mathilde est ensuite recueillie par sa sœur Agathe dont elle va partager l'appartement et la vie de famille. Si elle parvient à masquer ses troubles, son mal-être va croissant, au sein de ce huis-clos de plus en plus malsain. « Il lui semblait qu'un nouvel esprit prenait progressivement possession de son corps ; c'était toujours elle, bien sûr, elle reconnaissait ses mouvements, mais ils étaient aux mains d'une nouvelle direction ; une direction incontrôlable, pour ne pas dire malveillante. »
 
David Foenkinos dresse le portrait saisissant d'une femme en proie à la fatalité, dont la dérive captive le lecteur qui accompagne la tension tragique de son errance, jusqu'au paroxysme d'un dénouement sacrificiel.

Comment est née la trame narrative de votre dernier roman ?

C'est peut-être le bonheur qui a déclenché l'écriture du malheur. Quand on est très heureux en amour, on peut comprendre la peur de la perte de cet amour. Mon point de départ était d'aller vers la rupture amoureuse, la raconter comme une dévastation, comme une mort du passé, qui devient une condamnation à mort. Mathilde doit se réinventer, se reconstruire, car elle ne supporte plus le passé. J'ai ressenti la souffrance que ça pouvait représenter. J'ai composé ce roman comme une pulsion, beaucoup plus rapidement que mes autres livres. Il devait aller très vite ; la chute du dénouement n'advient qu'au bout de quelques mois. J'ai voulu l'écrire comme un thriller psychologique, il fallait être au plus près de mon personnage ; je ne me suis pas encombré de l'extérieur de la narration.

Juste avant de rompre avec Mathilde, Étienne lui confie : « Je ne me sens pas bien en ce moment. » Existe-t-il une filiation dans le mal-être avec un autre de vos romans, Je vais mieux (Gallimard, 2013) ?

Il y a certainement un écho thématique mais j'essaie d'explorer des espaces neufs dans chaque roman, ils relèvent de parcours très différents. Deux sœurs a un lien évident avec le film Jalouse que j'ai réalisé avec mon frère Stéphane en 2017. Les deux œuvres font vivre des personnages qui se sentent mal et ne supportent pas le bonheur des autres. Lorsque Mathilde s'installe chez sa sœur, elle est confrontée au type de vie auquel elle pense qu'elle avait droit. Elle est en première loge de la vie qu'elle aurait dû avoir. C'est effroyable, et c'est ce qui m’excitait dans cette situation : avoir perdu une situation, et la voir vécue par une autre, en étant au premier rang.
Au début du roman, mon héroïne est présentée comme bienveillante, avec « un désir de ne pas empiéter sur la vie des autres », ce qui rappelle La Délicatesse. Elle est même présentée comme « la bonté incarnée ». J'avais envie que la vie la violente, qu'elle puisse commettre un acte amoral et qu'on ait de l'empathie pour elle. La perversité du livre me plaisait.
Ce qui est commun à tous mes textes, c'est qu'ils parlent d'un moment qui brise la vie. J'ai été opéré du cœur à seize ans et j'ai commencé à écrire à l'hôpital, surtout des lettres. Les mots étaient la meilleure manière de m'exprimer. Je n'ai pas pensé à devenir écrivain, c'était une passion, mais il y a eu un avant et un après, cela n'est pas étranger à mon écriture. Dans Charlotte (Gallimard, 2014), la question posée est de pouvoir échapper à la mort par la création. Le Mystère d'Henri Pick (Gallimard, 2016) raconte l'histoire d'un livre qui a une seconde vie par la postérité ; le héros vit à travers le texte qu'il a écrit, car les gens se l'approprient.
Dans la solitude du combat qu'elle mène contre des ombres, Mathilde ne vit-elle pas une forme de dédoublement alors qu'elle est « condamnée à observer froidement sa chute » ?

Il y a un transfert de personnalité, peut-être pas de la schizophrénie. Ce dédoublement est très important car tout est lié à la souffrance. Pour supporter son existence, Mathilde doit s'en détacher et finalement ce sont les prémices de ce changement de vie qu'elle va opérer. Elle ne peut plus être elle pour vivre, c'est la vraie question. Elle découvre que personne ne voit ce qu'elle vit, et qu'elle peut cacher son mal-être. Elle va donc être dans la liberté de changer de personnalité. C'était quelqu'un de très entier, mais la souffrance la rend double et a des conséquences physiologiques et psychiques, troublant sa perception du réel. Cela commence par des troubles de perception, les couloirs du lycée où elle enseigne lui semblent de plus en plus longs, « une distorsion éclair de sa lucidité » débouche sur un incident avec un élève... J'avais en tête qu'on suive l'héroïne en se demandant jusqu’où irait son effritement. Je voulais saisir la suffocation de mon personnage face à la fatalité ; elle se bat contre une armée de fantômes et cherche une victime expiatoire. Elle n'est pas vraiment folle, la souffrance l'a propulsée dans une folie passagère.

« Je devrais peut-être aller vivre dans un roman », se demande Mathilde. Est-ce à dire que la littérature est dangereuse, donnant « une aspiration simultanée au romantisme et à la souffrance » ?

Mon personnage est professeure de lettres et ça m'intéressait d'être face à quelqu'un qui analyse sans cesse la psychologie des personnages de roman (notamment L’Éducation sentimentale, qui est un roman sur la passion) et qui est incapable de se comprendre. Mathilde n'a pas les codes du réel et, en même temps, elle a une lucidité totale sur la vie qui l'attend si elle ne réagit pas.
« On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » Ce sont les pensées narrativisées de mon héroïne, pas les miennes ; elle s'encombre d'une psychologie qui ne l'aide pas à comprendre la vie, au contraire. L'idée c'est que dans sa situation, sa culture littéraire ne sert à rien. Pour moi, la littérature est toute ma vie, et quand je rencontre des lycéens, j'essaie de les encourager à lire mais je ne suis pas un « culpabilisateur » de lecture. Mon père n'a jamais lu un roman de toute sa vie et il ne s'en porte pas plus mal ; il y a d'autres types de cultures.
À la fin du roman, Mathilde arrête de penser et commence à vivre, l'apaisement passe par le silence à l'intérieur.

Comment s'intègre la thématique de la sororité dans l'architecture du roman ?

Ce thème s'articule sur l'idée que les deux sœurs ont reçu la même éducation, mais elles ont réagi différemment. L'une développe une aptitude au bonheur, l'autre au malheur. Je parle aussi du camp des vainqueurs et de celui des vaincus : tout le livre est dans ce changement de camp que Mathilde veut opérer. Le prix à payer est très lourd. Au fond, elle est animée par un sentiment d'injustice, et elle veut rétablir la justice. Progressivement, Mathilde va être de plus en plus méprisante avec sa sœur, son inculture et le bonheur facile qu'elle véhicule. Elle incarne pour elle le moule de ce que la société attend d'une femme. Pour moi, Agathe est droite et cohérente, elle sait être heureuse sans se poser de questions.

Mathilde cherche-t-elle le bonheur à tout prix, une quête très contemporaine ? Ou tout au moins « un malheur maîtrisable » ?

Je ne crois pas qu'elle cherche le bonheur mais la survie. On est dans quelque chose d'extrême et d'organique. Pour elle, le bonheur est anecdotique, elle veut survivre et maîtriser sa souffrance.
Pour Deux sœurs, je n'ai pas encore beaucoup de recul, mais je crois que La Délicatesse a saisi quelque chose de l'air du temps. Je me suis toujours demandé comment je suis passé de 2000 ventes à un million et demi ; je n'avais pas l’ambition de vendre des livres. Dans les années 2008-2010, j'ai dû capter un élément, l’envie d'un retour à de la délicatesse. Ici, c'est une version noire de la délicatesse, une séparation vécue comme un deuil qui ne se transforme pas en comédie. Deux soeurs tente de traquer les dommages multiples d'une séparation dans le quotidien, par de petites observations, comme le moment où Mathilde attend un message d’Étienne ; le fait d’être toujours relié aux autres peut rendre fou. Par les réseaux sociaux, elle peut épier Iris et Étienne, et nourrir son mal-être, ce qui va avoir des conséquences étouffantes.

Quelles sont les réactions de vos lecteurs à la sortie du roman ?

En fait j'écris les livres en étant obsédé par l'écriture, puis le livre sort et je suis toujours un peu surpris. Mon roman est numéro un des ventes, ça me paraît étrange parce que je ne sais jamais comment les gens vont réagir. Je n'arrive pas à synthétiser ce qu'on me dit, je suis habitué à être jugé et critiqué. Je suis heureux de l'accueil du livre qui est très fort. J'avais envie que mes lecteurs soient avec Mathilde, certains me disent qu'ils sont surpris de la fin, d'autres l'avaient anticipée. J'ai eu plusieurs messages sur la rupture amoureuse qui fait écho à des expériences vécues.
Il y a aussi le rapport entre les deux sœurs qui touche les lecteurs car quand on va très mal, on ne supporte pas l'aide de quelqu'un, et seule la famille est obligée d'aider. Agathe le fait très bien, mais c'est difficile d'être face à quelqu'un qui va mal. D'où des maladresses comme la mise en scène d'Agathe et son mari pour présenter un homme à Mathilde. J'aime bien explorer les situations concrètes du contexte, et créer des contrepoints humoristiques. La scène de l'ami d’Étienne qui vient prendre des nouvelles de Mathilde, sorte de service après-vente de la rupture, est dans cette lignée.

Quels sont vos projets pour la suite ?

En ce moment, j'ai beaucoup de signatures à Paris et je rencontre mes lecteurs. Le Mystère d'Henri Pick va sortir au cinéma, Charlotte aussi ne devrait pas tarder, et je suis en train d'écrire un troisième film, une comédie, avec mon frère.
J'ai envie de retourner au Salon du livre de Beyrouth, en novembre 2019. La dernière fois que je m'y suis rendu, c'était il y a une dizaine d'années, pour La Délicatesse, et j'en garde un souvenir extraordinaire, surtout les grottes de Jeita, un des plus beaux endroits que j'ai vus.




BIBLIOGRAPHIE  
Deux sœurs de David Foenkinos, Gallimard, 2019, 176 p.
 
 
© Francesca Mantovani / Gallimard
« Je voulais aller vers la rupture amoureuse, la raconter comme une dévastation. »
 
2019-06 / NUMÉRO 156