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Salman Rushdie : « La fiction doit conduire à la vérité. »
Dans son nouveau roman, l'écrivain britannique raconte le déclin d'une riche famille de New York à la fin de la présidence Obama. Il y aborde les thèmes de la fuite, de la dissimulation d'identité, de la vérité et, en arrière-plan, du populisme. Rencontre à Paris.

Par William Irigoyen
2018 - 10
Vous dédiez cet opus à Alba et Francesco Clemente qui vous ont permis de découvrir « les Jardins ». Quels sont ceux auxquels vous faites précisément référence ?

Plusieurs romans se déroulent dans cet espace privatif situé en plein cœur de Greenwich Village. Ces jardins existent réellement bien que certains journalistes américains en doutent encore. Il s'agit d'un lieu restreint constitué d'une douzaine de maisons qui, seules, offrent un accès à cet endroit. Certains de mes amis, comme le peintre Francesco Clemente et sa famille, y vivent depuis les années 70-80, époque où la vie à New York était bien moins chère. 

Une expression dit : « garder son jardin secret ». Ces espaces verts ne vous permettent-ils pas, surtout, de jouer sur cette idée ?

En effet. J'aime que l'on puisse garder son jardin secret dans l'immensité. Celle d'une ville, comme ici New York, ou d'un pays tout entier. J'ai tout de suite pensé à la dimension théâtrale de cet espace. Sur cette scène, dans cet espace clos sur lui-même, chacun peut voir ce que font les autres. J'ai tout de suite été convaincu que ce lieu serait parfait pour mes personnages. 

Comment vous est venue l'idée de ce roman ?

Il est très difficile de vous répondre. En général, j'ai d'abord des fragments d'histoires en tête. Je ne sais pas, au départ, si je vais pouvoir associer les pièces du puzzle. Il y a huit ans, j'avais Néron, mon personnage principal, et son pays d'origine, l'Inde. J'ignorais alors si je le ferais venir ou non aux États-Unis. Je savais simplement qu'il était puissant et lié aux milieux mafieux. D'où son envie d'en sortir. C'est d'ailleurs beaucoup plus difficile de s'en extirper que d'y entrer. 

L'idée était-elle aussi de montrer combien il est difficile d'échapper à soi-même ?

En effet. Dans la vie, beaucoup de gens parviennent pourtant à le faire. Promenez-vous dans les grandes villes. Vous y verrez des gens originaires du monde entier qui ont reconstruit une vie et semblent heureux de l'avoir fait. Aux États-Unis, vous croisez des familles venant d'Azerbaïdjan, de Corée du Sud ou d'ailleurs. Très souvent, elles américanisent leur nom. Elles donnent des prénoms anglo-saxons à leurs enfants, à qui elles demandent de parler anglais et non la langue de leur pays d'origine. Dans ce roman, ça ne marche pas. 

Néron Golden est un être omnipotent. Notre époque serait-elle celle de la superpuissance ?

Le pouvoir et la façon dont celui-ci opère sont deux choses qui m'intéressent beaucoup. J'en oublie une : l'arrogance constitutive des puissants. Néron est convaincu que le pouvoir lui permet de faire ce qu'il veut. Son arrogance a des conséquences tragiques. Il est donc aussi vulnérable. Tout comme ses enfants. 

Cette puissance séduit René Unterlinden, narrateur au patronyme allemand. Dans votre premier roman, Les Enfants de minuit, le grand-père du narrateur a un lien très fort avec la ville de Heidelberg. L'Allemagne vous fascinerait-elle à ce point ?

Mon grand-père a étudié là-bas. Je m'intéresse à ce pays qui a donné naissance à des écrivains que j'aime : Günter Grass, Heinrich Böll, les frères Grimm ou encore Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen.

Vous ne citez pas Goethe, auteur d'une phrase célèbre qui pourrait pourtant parfaitement convenir à l'esprit de votre roman : « Deviens celui que tu es. »

Oui, c'est vrai. Je n'y avais pas pensé. J'ajouterais aussi Thomas Mann. D'ailleurs, quand ce roman est sorti en Allemagne, je sillonnais ce pays. Je me suis notamment rendu à Lübeck, ville qui abrite la maison où se déroule une partie du livre Les Buddenbrook. J'ai relu cette histoire qui évoque le déclin d'une famille incapable de s'adapter aux changements sociaux. Mon livre fait écho à ce thème.

Faut-il voir en La Maison Golden une invitation à réfléchir sur la notion de vérité ?

Absolument. Celle-ci est actuellement ternie. Pas seulement aux États-Unis. Pas seulement par les politiciens. Regardez internet : cet outil recèle de véritables pépites dont il m'arrive de me servir pour mes recherches. Malheureusement, on y trouve aussi de nombreuses inepties. Le problème est le suivant : non seulement vérités et contre-vérités coexistent sur le réseau mondial mais, en plus, elles exercent la même autorité sur l'opinion publique. Il devient difficile de faire le tri. Les jeunes, en particulier, donnent de plus en plus crédit aux théories conspirationnistes. De nombreux responsables politiques surfent là-dessus. La vérité doit être la règle. Même dans la fiction. Il est important de décrire de façon juste la réalité de la nature humaine. La fiction doit conduire à la vérité. 

Vos propos évoquent une phrase du livre : « La connaissance est l'ignorance. » Celle-ci en rappelle d'ailleurs une autre tirée de 1984 de George Orwell : « L'ignorance est la force. » Sommes-nous dans une époque orwellienne ?

On n'en est pas loin. Je ne sais pas, toutefois, si le monde de « Big Brother » est pour bientôt. Personne ne peut dire que les États-Unis, ou d'autres pays, s'en approchent. Nous sommes en tout cas dans une époque où des dirigeants peu scrupuleux, populistes, essaient d'affaiblir la connaissance. Pour eux, le savoir est élitiste. Ceux qui ont la connaissance sont mis de côté. Il y a quelques mois, un sondage a montré une chose effrayante : la moitié des sympathisants et électeurs conservateurs américains pensent que les universités nuisent au pays. Voilà le monde dans lequel nous vivons. 

Utiliseriez-vous le mot de « dictature » ?

Non. Mais sur le chemin qui conduit à un régime autoritaire, on commence d'abord par détruire la confiance qu'a le peuple dans la vérité. On lui dit que tout ce qu'il entend, voit et lit est un immense mensonge. Puis vient une deuxième étape durant laquelle l’État dit : « Il faut me croire moi. » C'est le chemin qui conduit progressivement au fascisme. Nous en sommes pour le moment à l'étape numéro un. 

Le narrateur René Unterlinden ment-il quand il dit vouloir faire un film sur la famille Golden afin de révéler ses secrets alors que tout porte à croire qu'il cherche surtout à gagner un maximum d'argent ?

Disons qu'il est ambitieux et il sait que ce projet peut le servir. La question qu'on doit se poser est la suivante : la famille Golden est-elle bien telle qu'il nous la décrit dans le film qu'il tourne ou bien telle qu'il la perçoit ?

Au début du roman Néron Golden fait penser à l'actuel président américain. Ce dernier apparaît en fait plus tard sous les traits d'un autre personnage que vous surnommez « Joker »…

Quand j'ai commencé à écrire ce livre, il y a trois ans, personne ne s'intéressait à Donald Trump. Je pensais à un personnage riche, ayant construit sa fortune dans l'immobilier, marié à une femme plus jeune originaire d'Europe de l'Est. Quand le phénomène Trump est apparu, j'ai été effectivement frappé par leur ressemblance. Mais c'est une pure coïncidence.

Qu'est-ce qui différencie Néron Golden de Donald Trump/Joker ?

Néron pense qu'il est déjà tout-puissant. Être élu n'entre absolument pas dans son schéma de pensée. 

Votre roman invite-t-il aussi à réfléchir sur la notion d'identité ?

Il fait écho à des préoccupations du moment aux États-Unis autour de l'identité, que celle-ci soit nationale, raciale ou sexuelle. Ce dernier questionnement est très présent chez les jeunes. Quand vous entrez dans l'enseignement supérieur, vous devez répondre à tout un tas de questions administratives. L'une d'entre elles concerne le pronom par lequel vous souhaitez être désigné. Il n'y a pas seulement le choix entre « il » ou « elle » mais entre bien d'autres options. C'est un phénomène nouveau. Je voulais faire écho à cela dans le roman pour montrer le monde moderne tel qu'il est. Je dois d'ailleurs dire que j'ai beaucoup enquêté pour l'écrire. Ça me plait parce que j'aime finir un livre en me disant qu'il m'a permis d'apprendre plein de choses.

Le roman est truffé comme jamais de références à des réalisateurs comme Alfred Hitchcock, François Truffaut, ou encore Satyajit Ray. Comment qualifieriez-vous l'influence qu'ils ont eue sur vous ?

Énorme ! Quand j'étais étudiant à Cambridge, il y avait un petit cinéma d'art et d'essai qui a été transformé – ce phénomène est tellement courant malheureusement – en café. Ce lieu, comme la bibliothèque universitaire d'ailleurs, a joué un grand rôle dans mon éducation. J'y allais plusieurs fois par semaine. Il projetait le répertoire cinématographique contemporain. J'y ai vu les films français de la Nouvelle Vague par exemple et tant d'autres, comme ceux de Bergman, Kurosawa, Buñuel. Ils ont grandement influencé mon travail littéraire. La preuve : certains de mes admirateurs disent que mes livres sont très visuels. Et mes détracteurs disent qu'ils le sont trop ! Enfin, n'oubliez pas que je suis né à Bombay. Quand on est originaire de cette ville, on a presque le cinéma dans le sang. Vous avez raison, ce livre a davantage de références cinématographiques car mon narrateur est réalisateur. Il est le produit de mes obsessions.

Qu'apporte de plus un livre par rapport à un film ?

Pour moi, il n'y a pas mieux qu'un livre pour évoquer la vie intérieure de personnages. Mais c'est grâce au cinéma que nous comprenons les mécanismes du flash-back par exemple. C'est lui qui nous a appris à aller d'un endroit à un autre en un rien de temps. Si, dans la littérature aussi, de tels sauts sont possibles, c'est parce que le cinéma a expérimenté cela avant elle. Je suis convaincu que livre et écran interagissent. D'ailleurs, Jean-Luc Godard, François Truffaut ou Jacques Rivette étaient de grands lecteurs. 

Aimeriez-vous que ce livre soit adapté au cinéma ?

Bien sûr. En long métrage ou en série. Je n'ai aucun problème a priori avec cela. Si cela se produisait, la seule chose que je n'aimerais pas faire c'est d'avoir à adapter le texte initial. Cela me suffirait d'avoir écrit la version originale. 

Votre précédent roman, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (Actes Sud) s'ouvrait sur une toile de Goya avec cette citation : « Le sommeil de la raison engendre des monstres. » Cette phrase s'adapterait-elle aussi à ce nouvel opus ?

Tout à fait. Ce qui prouve combien ces deux livres se répondent, bien que leur forme diffère. L'avant-dernier se situe dans le registre de ce qu'on appelle le « réalisme magique ». Celui-ci est beaucoup plus « réaliste ». Mais s'il y a un lien fort entre ces romans c'est pour une raison toute simple. À peine avais-je achevé l'un que j'ai commencé à écrire l'autre. Je fais très rarement cela. 



BIBLIOGRAPHIE
La Maison Golden de Salman Rushdie, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, Actes Sud, 416 p.
 
 
© Manuel Braun
 
2018-12 / NUMÉRO 150