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Alaa el-Aswany : la révolution, une rose dans un marécage
Le dernier livre d'Alaa el-Aswany, publié à Beyrouth, lève le voile sur le système de corruption pouvoir-sexe-argent où se rejoignent les intérêts des Frères musulmans et ceux des Renseignements généraux égyptiens.

Par Jabbour Douaihy
2018 - 04
Alaa el-Aswany est venu de la médecine (dentiste francophone exerçant toujours au Caire) à la littérature et la politique, et même lorsqu’il participait aux manifestations de la révolution égyptienne ou publiait plus tard dans les journaux ses éditoriaux accusateurs, il le faisait, à le croire, à titre de romancier. Et son nouveau roman au titre bien justifié, Al-Goumhouria ka’enna (La République comme si…), paraît à Beyrouth chez Dar el-Adab après que les éditeurs égyptiens se soient rétractés en lisant le manuscrit, tellement la liberté d’expression s’effrite là-bas sous le règne des militaires tandis que Beyrouth publie encore abondamment dans sa relative liberté d’opinion. Bien sûr, c’est le romancier qui organise ce travail de fiction fait d’épisodes narrés à la troisième personne et coupés par un échange épistolaire entre deux jeunes acteurs de la rébellion urbaine, mais le lecteur a bien l’impression de parcourir un documentaire bien fouillé sur la révolution de janvier 2011, ses préparatifs et ses conséquences. Non seulement les personnages ressemblent à des personnes réelles qui ont défrayé la chronique de ces jours mémorables mais Aswany invite dans son roman le général en chef des Renseignements généraux de l’armée égyptienne en personne, le mourchid (guide) de l’organisation des Frères musulmans et même le gardien de but de la sélection nationale de football, sans compter une multitude de personnages clés surtout dans le monde des médias et de la mouvance islamique. Le tout forme presque la même galerie de personnages représentatifs de la société égyptienne qu’on a déjà croisés dans L’Immeuble Yacoubian ou dans Chicago et que Aswany se charge de portraiturer même s’ils sont pris cette fois-ci dans la tourmente d’événements décisifs et violents qui menacent la stabilité publique, sociale, familiale et communautaire.

Les épisodes marquants de cette révolution passent en chapitres alternés, ménageant toujours le suspense dans une technique feuilletonesque dont Aswany ne s’est pas départi dans presque tous ses romans. On a pourtant droit à des moments forts, inoubliables d’humanité : les ouvriers licenciés de la cimenterie italienne qui reviennent tous les matins avec leur bleu de travail s’asseoir devant la porte de l’usine parce que ça fait de longues années qu’ils ne savent rien faire d’autre… Les petites gens qui, dans la manifestation Place Tahrir, demandent aux étudiants médecins en blouse blanche de reculer lors de l’affrontement avec les forces de l’ordre qui tiraient sur la foule : « Nous, y en a beaucoup comme nous, vous, l’Égypte a besoin de vous (…). » L’horreur atteint son point culminant avec les célèbres tests de virginité que les officiers de l’armée faisaient sauvagement endurer aux jeunes filles arrêtées dans les rassemblements, la foi dans la solidarité nationale se manifeste sous les traits d’un notable copte, second rôle dans les films locaux, qui finance avec son propre argent l’organisation de la révolte et retrouve une tendresse perdue avec sa domestique musulmane.

Pourtant, le monde d'Alaa el-Aswany est simple, et c’est là que la fiction prend peut-être le dessus : il y a d’un côté les bons, les rebelles armés d’humanisme et d’espoir, ceux qui se battent pour l’idéal et ceux qui savent aimer au-dessus des contraintes sociales, jeunes pour la plupart, et de l’autre les pourris, les personnes à privilèges, avec une bonne place réservée aux religieux hypocrites qui font dire à l’islam ce qui perpétue leur emprise sur les âmes et… les corps, les hauts gradés sans aucun scrupule, les starlettes de télévision au bon service des puissants et les représentants de la justice à la botte du pouvoir. Ce manichéisme relativement simplificateur de la complexité de toute réalité sociale et politique et qui traverse parfois les familles en les divisant, transforme le roman en véritable pamphlet contre le déroulement écœurant de la contre-révolution qui a fini par récupérer et l’opinion publique et le pouvoir, malgré la démission de Hosni Moubarak.
Le livre lève le voile sur le système de corruption pouvoir-sexe-argent et adopte entièrement la théorie du complot fomenté contre la révolution grâce à une connivence programmée entre les Frères musulmans et les Renseignements généraux : l’armée égyptienne aurait favorisé les islamistes lors des élections, les aurait poussés à prendre le pouvoir pour mieux se débarrasser de ces ennemis faciles à abattre et avec l’aide des mêmes insurgés de la Place Tahrir afin de reprendre définitivement les rênes de l’État. Dans ce contexte, la manipulation de l’opinion publique s’avère être aussi une politique planifiée dans les moindres détails par le Conseil militaire, avec les faux témoignages, les accusations de trahison et les documents truqués : la contre révolution n’a plus besoin de sbires payés pour s’attaquer aux manifestants ; des citoyens ordinaires, apeurés, s’en chargeront. Ce qui sonne le glas du mouvement et annonce sa débandade.

L’auteur réserve la morale directe de l’histoire pour l’avant-dernier chapitre et elle est pessimiste vis-à-vis des Égyptiens qui « vivent sur un amas de mensonges qu’ils prennent pour des vérités ». La seule vérité est la révolution et « nous avons présenté aux Égyptiens la vérité et ils nous ont détestés du fond de leur cœur (…) ». Et plus encore : « Notre révolution a été un épiphénomène, une rose belle, solitaire et étrange qui a fleuri dans un marécage. » 

Cette aigreur débouche sur un dénouement final en forme de règlement de comptes fomenté par un père éploré dont le fils a été froidement abattu par un officier de l’armée. Cet œil pour œil n’en reste pas moins sombre et discutable puisqu’il amène à « relire » l’histoire en lui insufflant un message de vengeance. Les choix sont censés être plus ouverts surtout de la part de celui qui déclare sans cesse que la révolution se poursuit malgré la répression et la liberté muselée.


BIBLIOGRAPHIE

Goumhouria ka’enna (La République comme si…) de Alaa el-Aswany, Dar el-Adab, 2018, 519 p.
 
 
D.R.
 
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