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Élias Khoury dans les interstices du silence palestinien
Présenté comme la suite de son plus célèbre livre La Porte du soleil, le nouveau roman d'Élias Khoury, Les Enfants du ghetto. Je m’appelle Adam, est en fait le premier d'une trilogie qui est tout autant, à en croire son auteur, une réflexion sur les identités palestinienne que juive.

Par William Irigoyen
2018 - 03
Élias Khoury embarque le lecteur sur les pas d'Adam Dannoun, vendeur de falafel résidant à New York et marqué comme tant d'autres Palestiniens par la Nakba, la Catastrophe qu'a représentée la naissance de l'État d'Israël. Page après page se déploie une histoire enfouie, celle d'un peuple qui a dû oublier pour vivre mais a effacé par là même les traces d'une double humiliation : celle de la mort et des ghettos édifiés par les vainqueurs de 1948. Rencontre à Paris.

Quelle est la raison qui vous a poussé à écrire un tel livre ?

Il y en a plusieurs en fait. J'ai toujours été fasciné par l'idée d'écrire sur des romans écrits par d'autres. Je voulais parler de Ghassan Kanafani, d'Amos Oz, d'Émile Habibi et de Waddah al-Yaman, poète anté-islamique. La deuxième raison pourrait avoir été l'idée de poursuivre La Porte du soleil. À la fin de ce roman, après avoir fait l'éloge de Younès, le personnage de Khalil entame une longue marche. Je me suis toujours demandé où allaient l'emporter ses pas. Après, je me suis rendu compte que ce militant du Fatah était parti pour la Palestine. Troisième raison : j'ai été très étonné d'apprendre qu'il y avait eu des ghettos en Palestine : Lydda, Ramle, Haïfa, Yaffa. Non seulement dans les grandes villes mais aussi dans les villages. Dans certains endroits il a été impossible, pendant de longues années, de s'y déplacer sans autorisation. L'existence de ces ghettos est méconnue. Ça m'a tellement bouleversé que j'ai commencé à rassembler des histoires qui s'y sont déroulées. Il fallait parler de ce non-dit qui subsiste jusqu'à aujourd'hui dans les discours palestinien, arabe et international. Mais il y a une quatrième raison. Un moment j'ai « rencontré » Adam Dannoun. Ce personnage m'est apparu littéralement. Il m'a d'autant plus fasciné que, dans les carnets qu'il a laissés, il a dit ne pas aimer La Porte du soleil et son auteur. Toutes ces raisons se sont mélangées. J'ai alors commencé le roman. 

Dans un autre de vos romans, Le Coffre des secrets, vous citez un proverbe indien : « Ton nom est ton destin. » N'est-ce pas une phrase qui s'adapte parfaitement au personnage d'Adam ?

Précisons une chose d'abord. Manal, la mère d'Adam, voulait donner à son fils le prénom de son géniteur, Hassan. Mais les habitants du ghetto ont refusé ce choix. Pourquoi ? Parce qu'Adam est le premier à être né dans cette prison installée après la Catastrophe, la Nakba de 1948. Celle-ci est évidemment à l'origine de son destin. Lequel est des plus problématiques. Adam a cinquante-cinq ans lorsqu'il apprend à New York, où il habite alors, les circonstances réelles de sa naissance. Il découvre qu'il n'est pas le fils du grand martyr Hassan Dannoun, l'homme qui a défendu sa ville, Lydda. Durant toute sa vie, dans la Palestine israélienne, Adam joue avec son identité. À l'école, quand on lui demande d'où il vient, il répond : « Du ghetto. » Ses copains de classe pensent qu'il s'agit de Varsovie. Il invente un père juif. Petit à petit, il s'aperçoit que cette multiplication d'identités n'est plus un jeu. C'est son destin d'être multiple. Sans identité véritable donc.

Toujours dans Le Coffre des secrets vous écrivez : « Le secret est à la fois ce qui est caché et ce qui est déclaré. » Dans ce nouveau roman, il est davantage question de silence. Celui-ci est-il un secret encore plus caché, tellement enfermé qu'il emprisonne la tragédie, la fait oublier ?

C'est le contraire. Le projet de ce livre était d'établir un dialogue entre la parole et le silence. L'incarnation de cette tentative est le personnage de M'amoun. Cet aveugle qui raconte à Adam sa véritable histoire – il a été recueilli sur le corps de sa défunte mère, sous un olivier – est un professeur de littérature arabe du Caire qui fait des conférences sur le silence dans la poésie de Mahmoud Darwich. Ce dialogue entre la parole et le silence, pour moi, est essentiel. Pas seulement dans le cas des Palestiniens. Mais, d'une manière générale, dans le cas de toutes les victimes, que celles-ci soient juives, kosovares, africaines, syriennes... Le silence dit des choses. Quand Adam raconte les histoires du ghetto, lui qui ne peut pas s'en souvenir puisqu'il est trop jeune à l'époque, il restitue des paroles de gens brisés, celles de Manal, de M'amoun. Ce sont des personnages qui « parlent » le silence. Dans le livre qu'il écrit, Adam essaie d'introduire cette parole dans les interstices de silence.

Ces histoires de ghetto sont-elles méconnues en raison d'une volonté de falsifier l'histoire ?

Quand j'ai écrit La Porte du soleil, je me suis aperçu que les Palestiniens eux-mêmes ne connaissaient pas ces histoires. Pourquoi ? Parce que ce peuple a été entièrement détruit. La vraie Nakba n'est pas la purification ethnique ou les massacres. La vraie Catastrophe est que les Palestiniens ont été privés de leur nom. Les Palestiniens d'Israël sont appelés les « Arabes israéliens ». Ceux de Cisjordanie sont devenus des « Jordaniens ». Les Palestiniens de Syrie et du Liban sont devenus des « réfugiés ». Tout a été perdu, même le nom. Il y a beaucoup de choses dans ce que je suis en train de vous raconter qui n'ont pas été écrites. Y compris par mes propres maîtres : Mahmoud Darwich ou Edward Saïd. Même eux n'ont jamais vraiment raconté ce qui s'est passé en 1948. Dans L'Optissimiste, Émile Habibi mentionne les noms de villages détruits en Galilée. Mais il n'y a pas une seule histoire sur eux. Ghassan Kanafani dans son livre Des Hommes dans le soleil ne dit pas non plus de quels villages sont originaires les trois Palestiniens qu'il évoque. La conscience palestinienne est née autour d'un symbole. C'est énorme mais cela ne suffit pas. Après la sortie de La Porte du soleil j'ai fait beaucoup de rencontres dans les camps de réfugiés palestiniens où, pendant sept ans, j'ai travaillé (Chatila, Sabra, Burj el-Barajneh, Ain el-Hilweh). À chaque fois, les gens étaient étonnés. Ils ne connaissaient pas leur propre histoire. Laissez-moi vous raconter autre chose. J'ai enseigné à New York University. Au terme d'un cours, une femme vient me voir et me dit qu'elle veut désormais suivre mon enseignement. Je lui dis de régler cette question avec l'administration. Elle répond qu'elle n'est pas étudiante mais que j'ai le devoir de l'accueillir. Pourquoi ? Parce que, me dit-elle, sa famille est de Nazareth. Elle m'explique que son père est resté muet sur les événements de 1948 jusqu'à ce qu'elle lui offre La Porte du soleil. Personne ou quasiment ne parle de ces ghettos. C'est terrifiant. Maintenant que tous les mythes d'une paix négociée se sont définitivement envolés et qu'Israël devient de plus en plus un état d'apartheid, il faut l'évoquer. Cela permet de parler d'aujourd'hui. Car il ne faut pas dire que la Nakba a eu lieu en 1948. Il faut dire qu'elle a commencé en 1948 et qu'elle continue soixante-dix ans plus tard. 

Le choix du mot « ghetto », très lié à l'histoire juive, est-il le meilleur ?

Ce sont les soldats israéliens qui ont enseigné le mot « ghetto » aux Palestiniens. Ces derniers ne le connaissaient pas avant d'en vivre la réalité. Ils ont d'abord cru qu'il signifiait « quartier ». Cette observation me permet de dire que Les Enfants du ghetto est un roman sur deux expériences : palestinienne et juive. Il aura d'ailleurs une suite. Il est le premier volet d'une trilogie que je suis en train d'achever. Sans trop dévoiler de choses, je peux vous dire que celle-ci emmènera le lecteur à Varsovie notamment. Pourquoi ? Parce qu'Adam, Palestinien d'Israël, a été dans une école juive. L'année du bac, les enfants doivent se rendre dans la capitale polonaise ainsi qu'à Auschwitz. Dans le second tome, on apprend que le grand-père de Dalia, la copine d'Adam, a été au ghetto de Varsovie. 

Autre citation tirée de votre dernier roman : « C'est là justement où réside la valeur de la littérature selon moi. C'est la façon de donner de l'ombre à un monde sans ombres et de pénétrer ses secrets. » Que veut dire cette phrase ?

Adam est un personnage inventé mais « réel ». C'est lui qui m'a fait découvrir un autre aspect de la littérature. Moi, je ne suis que son ombre. Dans la littérature arabe classique il y a une notion très importante : le duel. L'interprétation du duel, selon Adam, c'est le fait de parler avec son ombre. C'est l'âme qui se divise en deux. 

Cette notion de dualité revient souvent dans vos livres. Vous rappelez d'ailleurs cette citation de Mao dans Sinalcol : « Un se divise en deux. » Diviser permet de régner. Cette phrase viserait-elle en particulier les autorités israéliennes successives qui mettent leurs citoyens dans des catégories ?

En Espagne, durant l'Inquisition, les non-chrétiens avaient trois possibilités : se convertir, partir ou rester et mourir. Les Israéliens, mus par une conception raciste, appliquent ce principe. Ils n'ont jamais imposé aux Palestiniens leur religion ou leur langue. Mais il y a des programmes spécifiques en arabe pour les Palestiniens dans les écoles publiques israéliennes. C'est un problème. Pourquoi ? Comme ils ont un niveau faible en hébreu, cela compromet la poursuite de leurs études. Le pourcentage de Palestiniens d'Israël dans les universités est faible. Israël cherche en permanence à transformer des citoyens en sous-citoyens, à diviser sa population. Je ne parle même pas des autres Palestiniens qui, eux, vont devenir des sous-sous-citoyens.

Autre phrase extraite de votre dernier roman : « Je n'atteindrai jamais l'éloquence d'un témoin visuel qui fut complice du crime et qui arriva à la conclusion stupéfiante que les Palestiniens étaient devenus les juifs des juifs. » Voilà un propos qui va vous valoir des critiques…

C'est une phrase qu'Adam a découverte dans Khirbet Khizeh, roman écrit par l'écrivain S. Yizhar. Ce livre, publié en 1949, est le seul écrit par un Israélien qui parle de purification ethnique. Ce que S. Yizhar a fait est excellent. Il a raconté l'histoire d'une compagnie israélienne occupant un village. Du coup, les habitants palestiniens sont obligés de fuir. Comment les décrit-il ? En utilisant des mots issus du vocabulaire antisémite.

Les anciennes victimes reprennent donc à leur propre compte les mots de leurs anciens bourreaux en les appliquant à d’autres.

Exactement. La conclusion c'est que tous les États-nations ont besoin de leurs juifs. Les Israéliens ont donc fait des Palestiniens leurs propres juifs. 

Des Palestiniens qui reprennent à leur compte la notion d'« absent/présent ». De quoi s'agit-il ?

C'est une conception juridique israélienne. Elle dit que si quelqu'un ne se trouvait pas chez lui le 14 mai 1948, sa maison revenait à l'État israélien. La plupart des Palestiniens ont fui. Ceux qui sont restés en Israël sont devenus des absents/présents. 

Les Enfants du ghetto est un livre difficile à classer. Peut-on pas dire, au moins, qu'il est le contraire d'un long poème puisque, comme le dit Mona, un des personnages de Sinalcol : « Les poètes imaginent, ils ne se souviennent pas. »

C'est une constatation très intelligente. Je vais m'en sortir en disant la chose suivante : ce n'est pas le contraire d'un poème, c'est plutôt l'ombre d'un poème.






 
 
© Kheridine Mabrouk
« C'est là justement où réside la valeur de la littérature selon moi. C'est la façon de donner de l'ombre à un monde sans ombres et de pénétrer ses secrets. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Les Enfants du ghetto. Je m'appelle Adam de Élias Khoury, traduit de l'arabe (Liban) par Rania Samara, Actes Sud/L'Orient des livres, 2018, 368 p.
 
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