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2018-06 / NUMÉRO 144   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Alice Zeniter : l'identité par-delà les origines
L’Art de perdre d’Alice Zeniter est un des romans phares de la rentrée. Déjà récompensé par le prix littéraire du Monde, le prix Landernau des lecteurs, le Prix des libraires de Nancy-Le Point, il vient d’obtenir le très convoité Goncourt des lycéens. Il faut dire que ce roman s’empare de questions essentielles et douloureuses dans une France qui a encore du mal à faire son travail de mémoire.

Par Georgia Makhlouf
2017 - 12
L’Algérie, et plus globalement l’histoire coloniale restent un des refoulés de la société française et la question de harkis y est toujours entourée de passion, de violence et de crispations. Zeniter aborde cette question de façon sensible et non encombrée d’a priori idéologique, par le biais d’une saga familiale. Par ailleurs, elle pose des questions de fond qui ont trait à l’identité, aux liens complexes entre racines familiales et construction identitaire et à la façon dont le passé peut se refermer sur les individus comme une prison, surtout lorsqu’il est entouré de silence. Tout cela fait écho aux nombreux débats actuels mais n’explique qu’en partie le succès du livre qui tient avant tout à la maîtrise de sa construction, à la justesse de ses voix, à l’empathie avec ses personnages. Entretien avec une romancière qui signe là un grand livre et qui prône la liberté d’être soi quels que soient les héritages et les souffrances du passé ou les injonctions du présent. 

Comment avez-vous abordé la composition de ce roman, quelle a été votre méthode de travail et comment s'est passé le partage des rôles entre recherche, recueil de la mémoire familiale et invention ?

Comme à mon habitude, j'ai commencé à écrire en n'écrivant pas. Les quelques bribes que je connaissais de mon histoire familiale m'avaient été contées des années plus tôt et je cherchais comment les agencer. Je réfléchissais aux diverses possibilités de structure pour le roman, me demandant notamment s'il fallait trois parties, une par génération, ou bien une seule, poreuse, qui permettrait aux voix d'Ali, Hamid et Naïma de se mêler. Lorsque je me suis ensuite lancée dans des recherches (lectures de livres d'histoire, visionnage de documentaires, etc.), je pensais que ce temps de recherche serait séparé de celui de l'écriture mais ils se sont rapidement superposés, en partie parce que j'ai voulu écrire directement sur certaines des images que j'avais visionnées, en partie parce que des scènes naissaient au moment où j'apprenais une information. Comme je ne me pensais pas « officiellement » en écriture, j'ai finalement écrit avec une facilité inattendue. 

Quand êtes-vous allée en Algérie pour la première fois ? Comment s'est passé ce contact ? 

Je suis allée en Algérie à deux reprises, en 2011 et en 2013. Lors du premier voyage, mon ami Jean a tourné un documentaire sur cette traversée, La Mémoire et la mer. Je n'ai pas pensé à écrire alors. Une œuvre par voyage, c'était bien suffisant. J'y suis retournée un an et demi plus tard. Mon premier séjour avait été essentiellement algérois et je voulais passer plus de temps en Kabylie. Je voulais aussi aller jusqu'au village dont venait ma famille et qui m'avait été décrit précédemment comme trop dangereux pour qu'on y emmène des touristes. Ces voyages ont été assez similaires à ceux de Naïma, et notamment parce que j'y ai rencontré des personnes formidables, musiciens, écrivains, acteurs, journalistes, des parleurs, des enflammés, des passeurs d'Algérie. Ce sont eux qui m'ont transmis quelque chose du pays réel, du pays présent. Et grâce à eux j'ai compris que l'on pouvait oublier la biologie et se choisir ceux qui nous transmettraient des fragments d'héritage.

Quand avez-vous su que votre grand-père était harki et compris ce que cela représentait ? Cela a-t-il suscité de la curiosité de votre part ? Une forme de « honte » ? Le besoin de « défendre » votre grand-père et votre famille ?

Je n'ai jamais ressenti ce besoin de le défendre. Et si ça avait été le cas, je ne crois pas que j'aurais pu ou même voulu faire ce livre. Il y a déjà de nombreux ouvrages de témoignages et de revendications sur ce sujet. En revanche, j'ai toujours été peinée d'avoir à vivre avec les silences, le « on ne sait pas », les « je ne me souviens de rien », les « on ne parle pas de ça ». Avec les silences des manuels, même, parce que quand la guerre d'Algérie a été abordée au lycée, il n'y avait qu'une ligne dans mon livre d'histoire et pas de temps à perdre. Est-ce que j'ai eu honte ? Peut-être un peu. Avoir pris le parti de la France dans les années 50 me paraissait aller à l'encontre de tout ce en quoi je croyais, de toutes les valeurs qu'on m'avait inculquées. Les courtes réponses que je recevais parfois (« C'est parce qu'il a fait la guerre en 40 », ou « il n'a jamais rien fait, les autres étaient jaloux ») ne me satisfaisaient pas. Je ne comprenais pas le choix de mon grand-père. C'est en écrivant L'Art de perdre que j'ai compris que si je ne comprenais pas, c'est parce que ça ne devait peut-être pas être pensé comme un choix.
 
Ce roman a-t-il une place particulière dans votre itinéraire d'écrivain ? Peut-on penser que tout ce que vous avez écrit avant vous a permis d'y venir ? 

J'ai beaucoup hésité avant de commencer ce projet. Je voulais être légitime littérairement parlant, c'est-à-dire pouvoir écrire ce livre comme je le rêvais au lieu de me heurter sans cesse à mes limites d'auteure. Après avoir passé deux années à travailler Juste avant l'oubli, à écrire et à agencer les voix différentes entre elles selon des combinaisons multiples, j'ai eu l'impression que mon écriture s'était assouplie ou que je m'y mouvais plus aisément. Je n'avais plus peur, ou j’avais moins peur, de commencer L'Art de perdre parce que je savais que j'oserais me détacher des fragments d'histoire familiale pour créer un roman.

Parlons un instant de ce beau titre. Que s'agit-il de perdre, de savoir perdre ? En quoi est-ce un art ? De quelle façon ce titre doit-il éclairer notre lecture de ce roman ?

Il est extrait d'un poème d'Elizabeth Bishop qui nous apprend que la perte est un art sans lequel il n'est pas possible de vivre. Le récit d'une vie est aussi une liste de pertes : des clés, une montre, une maison, des rivières, un pays, la voix de l'être aimé… Comme le roman commençait en parlant d'une famille algérienne poussée à quitter son pays pour arriver dans un autre, la France, qui ne veut pas d'elle, il allait forcément aborder différentes pertes : la langue, la place dans la société mais aussi des choses minuscules comme une robe, un bijou, un type de fleurs. 

Peut-on revenir sur la notion de double absence, que vous empruntez à A. Sayad et qui éclaire ce que vous avez souhaité donner à voir et à sentir dans ce roman ? Vous écrivez qu'il y aurait un risque pour Naïma à perdre l'absence de l’Algérie.

Ce risque vient du fait que l'Algérie distante, figée – on pourrait même dire fossilisée – dans les discours des vieux de la cité, est une Algérie à laquelle ils appartenaient, même s'ils en sont partis. Lorsque le pays deviendra réel, ils ne pourront plus faire semblant de ne pas voir que ce pays n'est plus le leur, a évolué sans eux. C'est la même chose pour Naïma : elle peut dire qu'elle vient d'Algérie tant qu'elle n'a pas à se demander si l'Algérie veut d'elle. Quant à la double absence, elle est visible dans la deuxième partie du roman : Naïma n'est pas dans un entre-deux qui ne serait aucun pays. Elle est tout à fait française. Mais la famille d'Ali, quand elle quitte l'Algérie, arrive dans une France qui ne veut pas d'elle. Ali et Yema recréent autour d'eux, dans les espaces de sociabilité où les autorités françaises les « accueillent », de petits cercles formés de personnes venues comme eux d'Algérie, qui rappellent donc à chaque moment le pays perdu. Cette vie à la marge de la « France froide » dans de petites cellules algériennes, c'est la double absence dont parle Sayad.

Il y a dans votre roman un très beau passage sur le lien à la langue arabe dans la famille d'Ali et Yema et sur les tensions entre français et arabe. Quel est votre propre lien à cette langue ?

Il est similaire à celui de Naïma : je ne la parle pas. Elle ne m'a pas été transmise. J'ai essayé de l'apprendre à l'université mais les quelques notions que j'avais acquises ont été balayées dès que j'ai commencé l'apprentissage du hongrois, pendant mes années à Budapest. Et pourtant, elle est familière. Elle ne sonne pas à mon oreille de façon étrange, étrangère. Mais elle est comme une chanson connue dont je peux fredonner la mélodie mais ne chanter les paroles qu'en « yaourt », c’est-à-dire en produisant des sons qui ressemblent vaguement à une langue réelle – une technique fréquemment utilisée quand on ne comprend pas les paroles d’une chanson en langue étrangère.



BIBLIOGRAPHIE
L’Art de perdre d’Alice Zeniter, Flammarion, 2017, 510 p.
 
 
© Astrid di Crollalanza
 
2018-06 / NUMÉRO 144