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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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André Miquel, inlassable passeur
Agrégé de grammaire et docteur ès lettres, André Miquel a enseigné pendant de nombreuses années la langue et la littérature arabes classiques au Collège de France dont il a été l’administrateur général après avoir été celui de la Bibliothèque nationale. 

Par Georgia Makhlouf
2016 - 07
Depuis plus d'un demi-siècle, il traduit inlassablement les plus beaux textes du patrimoine arabe, des vers de Qays, le fou d'amour de Laylâ, aux Mille et une nuits – on lui doit notamment une monumentale traduction, en collaboration avec Jamel Eddine Bencheikh, publiée dans la « Bibliothèque de la Pléiade » – en passant par les grands géographes. Son impressionnante Géographie humaine du monde musulman jusqu'au milieu du XIe siècle (éditions de l’EHESS, quatre tomes, 1973-1988) est la référence absolue de tous ceux qui s’intéressent au domaine arabe. « Sindbad » qui a déjà publié ses traductions de poèmes d’Abu al-Atahiya, Ibn Zaydun, Abu Firas al-Hamadani et al-Sayyab, ainsi que son anthologie poétique Les Arabes et l’amour, nous donne aujourd’hui une traduction intégrale du superbe diwan de Majnoun, présenté et annoté par Miquel. Ainsi ce poète-écrivain-traducteur nous aura-t-il permis de pénétrer des textes rares, parfois difficiles, avec un bonheur renouvelé, habité qu’il est depuis toujours par la même passion de transmettre une culture arabe raffinée, tolérante, ouverte. Délicieuse rencontre avec un immense érudit, humaniste et généreux.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser à la culture arabe au point d’en faire la passion de toute une vie ?

Toute vie est faite de zigzags. Au départ, j’ai présenté un bac de mathématiques, me destinant à devenir ingénieur des eaux et forêts. Puis j’ai préparé Normale Sup et j’ai commencé à rêver d’Orient. C’est à ce moment-là qu’après quelques hésitations, j’ai choisi d’étudier l’arabe avec Régis Blachère. Après une agrégation en Lettres classiques, j’ai passé un an en Syrie à l’Institut de Damas. Mon ambition était de rejoindre le service des relations culturelles du Quai d’Orsay et d’embrasser une carrière de diplomate. J’ai déposé un sujet de thèse : Cinéma et littérature dans l’Égypte contemporaine et je suis allé au Caire dans l’idée d’avancer sur cette recherche. Il se trouve que j’ai été accusé de comploter contre la sûreté de l’État et qu’avec d’autres diplomates, j’ai été jeté dans les prisons nassériennes. Les accusations à notre encontre étaient invraisemblables. Néanmoins, en sortant de la prison, ma décision était prise : j’allais devenir arabisant, non plus diplomate mais chercheur et enseignant. 

N’est-ce pas paradoxal que ce soit ce passage par les geôles nassériennes qui vous ait décidé à vous engager de la sorte ?

En prison, on a le temps de réfléchir. J’y ai acquis la conviction que nul métier n’est plus beau que celui de transmettre, à travers l’écriture et l’enseignement. Transmettre, c’est faire passer ce que l’on croit nécessaire, faire connaître des textes, diffuser des valeurs. J’ai envisagé un temps de devenir germaniste, mais renoncer à être arabisant aurait été donner raison à ceux qui m’avaient emprisonné. Donc j’allais devenir arabisant malgré eux.

Vous vous êtes toujours intéressé à la littérature arabe et jamais à l’islam. Pourquoi cela ?

Au départ, je voulais aller dans ce monde lointain pour y retrouver les mêmes débats, les mêmes coups de cœur que nous éprouvons tous devant les grands textes traitant de tout ce qui fait notre humanité : l’énigme de la naissance, le sens de la vie, l’amour, le mystère de la mort… tous ces thèmes qui font que l’homme est homme quelle que soit sa religion ou sa nationalité. Dans toute civilisation, on peut distinguer un jardin clos et un grand jardin, plus vaste et plus ouvert, tout autour. Le jardin clos est plus difficilement accessible à ceux qui appartiennent à un autre monde. Pour ma part par exemple, j’y situe la religion et la musique. L’islam est quelque chose qu’évidemment j’accepte mais auquel je n’adhère pas. De même que la musique orientale. Je peux avoir un grand plaisir à l’écouter mais je n’atteins pas la joie puissante qui vous prend aux tripes et qu’on désigne par le terme « tarab », analogue à celle que je peux éprouver avec la musique classique occidentale. Quant au grand jardin, tout le monde peut y entrer, chacun peut y prendre sa part, échanger, participer. Il rassemble tous les thèmes universels, il propose plusieurs portes d’entrée dans une culture. C’est là que s’est déployé mon parcours d’arabisant. Car la culture arabe, toute imprégnée qu’elle soit par l’islam qui s’y est développé, est à la fois plus ancienne et plus vaste que l’islam. 

Cette distinction s’est-elle imposée à vous d’emblée ou est-ce quelque chose qui s’est construit progressivement ?

Au départ, il y avait chez moi avant tout le désir d’aborder une langue. Pour être linguiste ? Je ne le savais pas encore, mais j’ai découvert progressivement les mystères de la langue arabe et son intérêt. Aborder une langue, c’est s’attacher à comprendre le système linguistique qui la structure, les règles qui en régissent le fonctionnement d’une part et d’autre part, c’est découvrir ce qui fait sa singularité, son caractère irremplaçable. Pour étudier cette langue, deux voies étaient possibles : celle de l’islamologie, mais je n’avais ni l’étoffe ni le goût pour la théologie ; et celle de la littérature où le champ était beaucoup plus libre. Dès que je suis entré dans les textes arabes, j’ai été fasciné par l’aventure humaine qui s’y déployait, semblable dans ses thèmes à celle qui se déploie dans d’autres cultures, mais très différente à l’évidence dans ses formes. C’est mon intérêt pour la langue qui a donc été premier et déclencheur du reste. Découvrir les mystères de l’accord du verbe et du sujet, régi par des règles simples en français, infiniment plus subtiles en arabe, m’a fasciné. Le pluriel brisé ou le féminin singulier ont également des fonctionnements très particuliers, qui peuvent paraître aberrants, mais qui sont fantastiques. Je peux aussi citer le fait qu’une même racine donne parfois naissance à des mots dont les sens sont totalement opposés, comme les mots « mouchrikoun » (polythéistes) et « ichtirakiyya » (socialisme) par exemple. Cela fait partie des particularités de cette langue dont l’exploration m’a apporté un immense plaisir.
Vous avez souvent souligné la tolérance et l’ouverture de la culture arabe. Est-ce finalement une conviction de chercheur ou une position politique ?

Les deux, mais il est vrai qu’aujourd’hui, le volet politique domine. J’ai voulu travailler pour dire à mes compatriotes que les Arabes ne correspondaient pas à l’image que trop souvent on a d’eux, et particulièrement à travers les folies actuelles. Mais j’ai également voulu dire aux jeunes Arabes qu’ils feraient mieux de regarder un peu plus les textes fondamentaux de leur culture, et qu’ils y trouveraient les germes qui leur permettraient de continuer à être eux-mêmes dans le monde d’aujourd’hui, aux côtés des autres. Leur méconnaissance nourrit leur fanatisme. Quand je relis certains textes arabes, je me dis qu’ils sont si éloignés de ce qui se passe aujourd’hui !

Vous pensez sans doute aux Mille et une nuits.

Oui, mais pas seulement. Car on touche ici à la définition même de la littérature. La littérature est un propos que l’on souhaite communiquer en toute liberté, en travaillant sur le style et en s’engageant comme personne. Pour les Arabes de la période classique, cela a fonctionné pour la poésie mais non pour la prose, car travailler la prose, c’est rivaliser avec la prose suprême c’est-à-dire le Coran. Quand on dit « je » en prose, on ne peut le dire que comme témoin ; alors que lorsqu’on dit « je » en poésie, on peut le dire comme personne. Si on veut être libre, il faut donc écrire de la poésie. Au poète, on pardonne tout, c’est un être inspiré, il est « majnoun » c’est à dire possédé par un djinn. 

À propos de Majnoun Layla, vous parlez d’un duo entre histoire et légende. Que sait-on avec certitude de Majnoun ?

À peu près rien en dehors de ce que nous en disent les écrivains plus tardifs qui en ont bâti la légende. Mais c’est le cas de beaucoup de figures littéraires majeures ! Que sait-on de Tristan par exemple ? Ce qui est sûr, c’est qu’on a là le type idéal du représentant d’une certaine poésie et d’une époque. Et c’est d’autant plus intéressant qu’on est en rupture avec la poésie du désert classique, la mouallaqa, avec sa composition et son vocabulaire. Ici, on est face à un type de poème qui a frappé comme un coup de tonnerre sous le ciel de l’Arabie. D’abord parce qu’il ne parlait que d’amour et pas du désert et des valeurs de la tribu comme dans la mouallaqa. Ici l’amour est seul, il est à lui-même son propre thème et son propre devenir. L’autre différence, c’est que dans cette Arabie pré-musulmane ou des débuts de l’islam, garçons et filles ont une grande liberté. Ils peuvent jouer ensemble, passer du temps ensemble, peut-être même commencer à flirter. Mais à partir du moment où ils sont amoureux, où le garçon veut épouser la fille, ce sont les familles qui entrent en jeu et les amoureux passent à l’arrière-plan. Or Majnoun enfreint cette règle. 

Vous expliquez en effet qu’il enfreint une règle majeure du code bédouin parce qu’il parle. Or le silence sur l’amour et l’objet de l’amour est une règle absolue, sinon c’est le déshonneur pour la fille.

Oui, et c’est extraordinaire parce que tout deux sont de familles aisées et que le mariage n’aurait posé aucun problème. Mais Majnoun enfreint la règle du silence et n’a de cesse de proclamer haut et fort son amour. Et c’est le scandale. L’autre différence a trait à la façon de nommer la bien-aimée : l’usage jusque là c’est le recours à des noms conventionnels. Or Majnoun utilise un nom singulier et d’autant plus singulier que la terminaison en alef maqsoura n’existe pas à l’époque pour les noms. Il ne s’agit donc pas du mot qui désigne la nuit opposée au jour. C’est d’une autre nuit qu’il s’agit. Majnoun invente un néologisme pour désigner sa bien-aimée qui serait en français l’équivalent de « Nuite ». 

Quelles ont été les difficultés de la traduction ?

J’ai pris le parti d’une traduction rimée et rythmée et certains me le reprochent. Mais mon souhait était qu’en lisant, on reconnaisse une façon classique de dire de la poésie dans ma langue, autrement dit je voulais créer une analogie entre la poésie du désert d’Arabie de la seconde moitié du VIIe siècle et la poésie française classique. Certains vers m’ont tenu jusqu’à quinze jours. Comme dans le poème (de la p. 31) où les amants sont comparés à des gazelles, des colombes et des poissons. Cette dernière comparaison me posait problème, je la trouvais inadéquate en français. Puis j’ai trouvé la solution d’une part en plaçant le mot en début de vers, puis en me souvenant d’un poème de Baudelaire qui m’a permis de remplacer « l’abîme de la mer » (traduction littérale qui ne me satisfaisait pas) par « la vaste mer » baudelairienne ou le verbe « balancer » par le verbe « bercer ». 

Finalement, quels sont les textes arabes qui ont été vos plus belles découvertes ?

La poésie évidemment avec, outre Majnoun, Abu al-Atahiya qui parlait si bien du Xe siècle ; Les Mille et une nuits et leur monde de liberté, et dont l’inventivité formelle et la singularité sont si grandes qu’on peut affirmer qu’il y a là invention d’une forme spécifique du conte ; Oussama Ibn Munqidh, ce prince syrien face aux croisés qui mena la vie d’un chevalier, d’un insoumis et d’un sage, toujours là quand les occasions de paix se présentaient, toujours bienveillant lorsqu’il s’agissait de juger les autres. Il faudrait penser un peu plus à lui aujourd’hui. N’oublions pas les géographes. Leurs récits sont une forme très originale dans la littérature arabe car on a affaire à des gens qui ne rêvent pas ni n’inventent, mais racontent le monde des IXe et Xe siècles tel qu’ils l’observent. Ce faisant, ils lancent un nouveau genre littéraire, à mi-chemin entre la littérature populaire et la littérature érudite et qui s’insère parfaitement dans le moule du « adab » qui, rappelons-le, se réfère tout à la fois au savoir, au savoir-faire et au savoir-dire. Ce qui vient opportunément souligner que littérature et « bonnes manières » sont indissociables. 

Agrégé de grammaire et docteur ès lettres, André Miquel a enseigné pendant de nombreuses années la langue et la littérature arabes classiques au Collège de France dont il a été l’administrateur général après avoir été celui de la Bibliothèque nationale. Depuis plus d'un demi-siècle, il traduit inlassablement les plus beaux textes du patrimoine arabe, des vers de Qays, le fou d'amour de Laylâ, aux Mille et une nuits – on lui doit notamment une monumentale traduction, en collaboration avec Jamel Eddine Bencheikh, publiée dans la « Bibliothèque de la Pléiade » – en passant par les grands géographes. Son impressionnante Géographie humaine du monde musulman jusqu'au milieu du XIe siècle (éditions de l’EHESS, quatre tomes, 1973-1988) est la référence absolue de tous ceux qui s’intéressent au domaine arabe. « Sindbad » qui a déjà publié ses traductions de poèmes d’Abu al-Atahiya, Ibn Zaydun, Abu Firas al-Hamadani et al-Sayyab, ainsi que son anthologie poétique Les Arabes et l’amour, nous donne aujourd’hui une traduction intégrale du superbe diwan de Majnoun, présenté et annoté par Miquel. Ainsi ce poète-écrivain-traducteur nous aura-t-il permis de pénétrer des textes rares, parfois difficiles, avec un bonheur renouvelé, habité qu’il est depuis toujours par la même passion de transmettre une culture arabe raffinée, tolérante, ouverte. Délicieuse rencontre avec un immense érudit, humaniste et généreux.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser à la culture arabe au point d’en faire la passion de toute une vie ?

Toute vie est faite de zigzags. Au départ, j’ai présenté un bac de mathématiques, me destinant à devenir ingénieur des eaux et forêts. Puis j’ai préparé Normale Sup et j’ai commencé à rêver d’Orient. C’est à ce moment-là qu’après quelques hésitations, j’ai choisi d’étudier l’arabe avec Régis Blachère. Après une agrégation en Lettres classiques, j’ai passé un an en Syrie à l’Institut de Damas. Mon ambition était de rejoindre le service des relations culturelles du Quai d’Orsay et d’embrasser une carrière de diplomate. J’ai déposé un sujet de thèse : Cinéma et littérature dans l’Égypte contemporaine et je suis allé au Caire dans l’idée d’avancer sur cette recherche. Il se trouve que j’ai été accusé de comploter contre la sûreté de l’État et qu’avec d’autres diplomates, j’ai été jeté dans les prisons nassériennes. Les accusations à notre encontre étaient invraisemblables. Néanmoins, en sortant de la prison, ma décision était prise : j’allais devenir arabisant, non plus diplomate mais chercheur et enseignant. 

N’est-ce pas paradoxal que ce soit ce passage par les geôles nassériennes qui vous ait décidé à vous engager de la sorte ?

En prison, on a le temps de réfléchir. J’y ai acquis la conviction que nul métier n’est plus beau que celui de transmettre, à travers l’écriture et l’enseignement. Transmettre, c’est faire passer ce que l’on croit nécessaire, faire connaître des textes, diffuser des valeurs. J’ai envisagé un temps de devenir germaniste, mais renoncer à être arabisant aurait été donner raison à ceux qui m’avaient emprisonné. Donc j’allais devenir arabisant malgré eux.

Vous vous êtes toujours intéressé à la littérature arabe et jamais à l’islam. Pourquoi cela ?

Au départ, je voulais aller dans ce monde lointain pour y retrouver les mêmes débats, les mêmes coups de cœur que nous éprouvons tous devant les grands textes traitant de tout ce qui fait notre humanité : l’énigme de la naissance, le sens de la vie, l’amour, le mystère de la mort… tous ces thèmes qui font que l’homme est homme quelle que soit sa religion ou sa nationalité. Dans toute civilisation, on peut distinguer un jardin clos et un grand jardin, plus vaste et plus ouvert, tout autour. Le jardin clos est plus difficilement accessible à ceux qui appartiennent à un autre monde. Pour ma part par exemple, j’y situe la religion et la musique. L’islam est quelque chose qu’évidemment j’accepte mais auquel je n’adhère pas. De même que la musique orientale. Je peux avoir un grand plaisir à l’écouter mais je n’atteins pas la joie puissante qui vous prend aux tripes et qu’on désigne par le terme « tarab », analogue à celle que je peux éprouver avec la musique classique occidentale. Quant au grand jardin, tout le monde peut y entrer, chacun peut y prendre sa part, échanger, participer. Il rassemble tous les thèmes universels, il propose plusieurs portes d’entrée dans une culture. C’est là que s’est déployé mon parcours d’arabisant. Car la culture arabe, toute imprégnée qu’elle soit par l’islam qui s’y est développé, est à la fois plus ancienne et plus vaste que l’islam. 

Cette distinction s’est-elle imposée à vous d’emblée ou est-ce quelque chose qui s’est construit progressivement ?

Au départ, il y avait chez moi avant tout le désir d’aborder une langue. Pour être linguiste ? Je ne le savais pas encore, mais j’ai découvert progressivement les mystères de la langue arabe et son intérêt. Aborder une langue, c’est s’attacher à comprendre le système linguistique qui la structure, les règles qui en régissent le fonctionnement d’une part et d’autre part, c’est découvrir ce qui fait sa singularité, son caractère irremplaçable. Pour étudier cette langue, deux voies étaient possibles : celle de l’islamologie, mais je n’avais ni l’étoffe ni le goût pour la théologie ; et celle de la littérature où le champ était beaucoup plus libre. Dès que je suis entré dans les textes arabes, j’ai été fasciné par l’aventure humaine qui s’y déployait, semblable dans ses thèmes à celle qui se déploie dans d’autres cultures, mais très différente à l’évidence dans ses formes. C’est mon intérêt pour la langue qui a donc été premier et déclencheur du reste. Découvrir les mystères de l’accord du verbe et du sujet, régi par des règles simples en français, infiniment plus subtiles en arabe, m’a fasciné. Le pluriel brisé ou le féminin singulier ont également des fonctionnements très particuliers, qui peuvent paraître aberrants, mais qui sont fantastiques. Je peux aussi citer le fait qu’une même racine donne parfois naissance à des mots dont les sens sont totalement opposés, comme les mots « mouchrikoun » (polythéistes) et « ichtirakiyya » (socialisme) par exemple. Cela fait partie des particularités de cette langue dont l’exploration m’a apporté un immense plaisir.
 
Vous avez souvent souligné la tolérance et l’ouverture de la culture arabe. Est-ce finalement une conviction de chercheur ou une position politique ?

Les deux, mais il est vrai qu’aujourd’hui, le volet politique domine. J’ai voulu travailler pour dire à mes compatriotes que les Arabes ne correspondaient pas à l’image que trop souvent on a d’eux, et particulièrement à travers les folies actuelles. Mais j’ai également voulu dire aux jeunes Arabes qu’ils feraient mieux de regarder un peu plus les textes fondamentaux de leur culture, et qu’ils y trouveraient les germes qui leur permettraient de continuer à être eux-mêmes dans le monde d’aujourd’hui, aux côtés des autres. Leur méconnaissance nourrit leur fanatisme. Quand je relis certains textes arabes, je me dis qu’ils sont si éloignés de ce qui se passe aujourd’hui !

Vous pensez sans doute aux Mille et une nuits.

Oui, mais pas seulement. Car on touche ici à la définition même de la littérature. La littérature est un propos que l’on souhaite communiquer en toute liberté, en travaillant sur le style et en s’engageant comme personne. Pour les Arabes de la période classique, cela a fonctionné pour la poésie mais non pour la prose, car travailler la prose, c’est rivaliser avec la prose suprême c’est-à-dire le Coran. Quand on dit « je » en prose, on ne peut le dire que comme témoin ; alors que lorsqu’on dit « je » en poésie, on peut le dire comme personne. Si on veut être libre, il faut donc écrire de la poésie. Au poète, on pardonne tout, c’est un être inspiré, il est « majnoun » c’est à dire possédé par un djinn. 

À propos de Majnoun Layla, vous parlez d’un duo entre histoire et légende. Que sait-on avec certitude de Majnoun ?

À peu près rien en dehors de ce que nous en disent les écrivains plus tardifs qui en ont bâti la légende. Mais c’est le cas de beaucoup de figures littéraires majeures ! Que sait-on de Tristan par exemple ? Ce qui est sûr, c’est qu’on a là le type idéal du représentant d’une certaine poésie et d’une époque. Et c’est d’autant plus intéressant qu’on est en rupture avec la poésie du désert classique, la mouallaqa, avec sa composition et son vocabulaire. Ici, on est face à un type de poème qui a frappé comme un coup de tonnerre sous le ciel de l’Arabie. D’abord parce qu’il ne parlait que d’amour et pas du désert et des valeurs de la tribu comme dans la mouallaqa. Ici l’amour est seul, il est à lui-même son propre thème et son propre devenir. L’autre différence, c’est que dans cette Arabie pré-musulmane ou des débuts de l’islam, garçons et filles ont une grande liberté. Ils peuvent jouer ensemble, passer du temps ensemble, peut-être même commencer à flirter. Mais à partir du moment où ils sont amoureux, où le garçon veut épouser la fille, ce sont les familles qui entrent en jeu et les amoureux passent à l’arrière-plan. Or Majnoun enfreint cette règle. 

Vous expliquez en effet qu’il enfreint une règle majeure du code bédouin parce qu’il parle. Or le silence sur l’amour et l’objet de l’amour est une règle absolue, sinon c’est le déshonneur pour la fille.

Oui, et c’est extraordinaire parce que tout deux sont de familles aisées et que le mariage n’aurait posé aucun problème. Mais Majnoun enfreint la règle du silence et n’a de cesse de proclamer haut et fort son amour. Et c’est le scandale. L’autre différence a trait à la façon de nommer la bien-aimée : l’usage jusque là c’est le recours à des noms conventionnels. Or Majnoun utilise un nom singulier et d’autant plus singulier que la terminaison en alef maqsoura n’existe pas à l’époque pour les noms. Il ne s’agit donc pas du mot qui désigne la nuit opposée au jour. C’est d’une autre nuit qu’il s’agit. Majnoun invente un néologisme pour désigner sa bien-aimée qui serait en français l’équivalent de « Nuite ». 

Quelles ont été les difficultés de la traduction ?

J’ai pris le parti d’une traduction rimée et rythmée et certains me le reprochent. Mais mon souhait était qu’en lisant, on reconnaisse une façon classique de dire de la poésie dans ma langue, autrement dit je voulais créer une analogie entre la poésie du désert d’Arabie de la seconde moitié du VIIe siècle et la poésie française classique. Certains vers m’ont tenu jusqu’à quinze jours. Comme dans le poème (de la p. 31) où les amants sont comparés à des gazelles, des colombes et des poissons. Cette dernière comparaison me posait problème, je la trouvais inadéquate en français. Puis j’ai trouvé la solution d’une part en plaçant le mot en début de vers, puis en me souvenant d’un poème de Baudelaire qui m’a permis de remplacer « l’abîme de la mer » (traduction littérale qui ne me satisfaisait pas) par « la vaste mer » baudelairienne ou le verbe « balancer » par le verbe « bercer ». 

Finalement, quels sont les textes arabes qui ont été vos plus belles découvertes ?

La poésie évidemment avec, outre Majnoun, Abu al-Atahiya qui parlait si bien du Xe siècle ; Les Mille et une nuits et leur monde de liberté, et dont l’inventivité formelle et la singularité sont si grandes qu’on peut affirmer qu’il y a là invention d’une forme spécifique du conte ; Oussama Ibn Munqidh, ce prince syrien face aux croisés qui mena la vie d’un chevalier, d’un insoumis et d’un sage, toujours là quand les occasions de paix se présentaient, toujours bienveillant lorsqu’il s’agissait de juger les autres. Il faudrait penser un peu plus à lui aujourd’hui. N’oublions pas les géographes. Leurs récits sont une forme très originale dans la littérature arabe car on a affaire à des gens qui ne rêvent pas ni n’inventent, mais racontent le monde des IXe et Xe siècles tel qu’ils l’observent. Ce faisant, ils lancent un nouveau genre littéraire, à mi-chemin entre la littérature populaire et la littérature érudite et qui s’insère parfaitement dans le moule du « adab » qui, rappelons-le, se réfère tout à la fois au savoir, au savoir-faire et au savoir-dire. Ce qui vient opportunément souligner que littérature et « bonnes manières » sont indissociables. 



 
 
© José Corréa pour L'Orient littéraire
« La culture arabe, toute imprégnée qu’elle soit par l’islam qui s’y est développé, est à la fois plus ancienne et plus vaste que l’islam. » « Nul métier n’est plus beau que celui de transmettre, à travers l’écriture et l’enseignement. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Majnûn, Le Fou de Laylâ de André Miquel, Actes Sud/Sindbad, 2016, 510 p.
 
2018-09 / NUMÉRO 147