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Salah Stétié : fiançailles infinies du poète et de la peinture
La parution du beau livre Salah Stétié et les peintres consacre l’importante donation consentie par le poète à la prestigieuse Bibliothèque nationale de France et l’exposition au Musée Paul Valéry mettant superbement à l’honneur une vie de connivences entre la peinture et Stétié.

Par Ritta BADDOURA
2013 - 02
«Je n’imagine pas ma vie sans peinture (… devenue) à côté de la littérature, le volant de ma vie », confie Salah Stétié en novembre 2012, lors d’un entretien avec Maïthé Vallès-Bled, conservateur en chef du Patrimoine et directrice du Musée Paul Valéry à Sète. L’exposition « Salah Stétié et les peintres » qui s’y déroule jusqu’au 31 mars 2013 pose un regard inédit sur les liens intimes que le poète a tissés depuis ses débuts avec les artistes, offrant par là un vaste panorama de l’art contemporain unifié par le fil rouge de la poésie stétienne. Parallèlement s’organise à Paris une présentation de la toute récente donation Salah Stétié consentie par le poète à la Bibliothèque nationale de France (BnF), qui aura lieu du 5 mars au 14 avril 2013. À cette occasion, le Musée Paul Valéry et la BnF se sont associés pour réunir les deux expositions dans un livre, Salah Stétié et les peintres, où le beau et le mystérieux se nouent au cœur du silence des toiles et de la vibration des vers de l’un des plus grands poètes du vingtième siècle.

« Il y a d’une maison à l’autre un fil de sang/ Le ciel, le ciel lui-même, n’y peut rien/ Sur le pavé c’est désespoir de poésie/ Mais sous nos pieds le pavé manque/ Le sang est là dans la tristesse de l’esprit/ Et comme des anges/ Nous sommes entourés d’épées invisibles. »

Salah Stétié naît à Beyrouth fin 1929. Il effectue à partir de 1947 des études de lettres et de droit et suit l’enseignement de Gabriel Bounoure à l’École supérieure des lettres de Beyrouth où il rencontre notamment Georges Schéhadé. En 1951, il obtient une bourse française et s’inscrit à la Sorbonne. Installé à Paris, Stétié se nourrit de musées et d’expositions et fréquente peintres et écrivains tels Jouve, Mandiargues, Man Ray, Brassaï ou encore Bonnefoy et Du Bouchet. Entre 1960 et 1990, il mène une carrière diplomatique qui le conduira à occuper des postes au Liban, à Paris, en Hollande et au Maroc notamment. Cette carrière sera marquée par la guerre civile libanaise et par d’autres conflits régionaux, blessures dans lesquelles le poète trouvera la volonté de préserver coûte que coûte le legs de la culture ainsi que le dialogue vital entre les peuples. Auteur d’une œuvre inventive couvrant plus de quarante ans de publications et couronnée de distinctions dont en 1995 le Grand Prix de la francophonie décerné par l’Académie française, Stétié a signé la rencontre unique en langue française de l’esprit romantique allemand, de la tradition française et des mystiques musulmans. Au sein d’une existence jalonnée d’écriture et de voyages s’épanouira un dialogue essentiel entre le poète et la peinture.

« Dès sa jeunesse, Stétié a su trouver les peintres avec passion, sans se soucier de leur réputation marchande, et s’entourer avec un sens aigu de l’évidence d’œuvres choisies dont la beauté s’impose par la douceur et livre une vérité tremblante. Il ne s’agit pas là de ce qu’on nomme ordinairement la collection d’un amateur, mais d’un jardin second où le penseur qu’est ce poète aime à humer l’arôme inexplicable et fascinant de l’être en ses incarnations », écrit M-H. Arfeux. Depuis ses premières rencontres, décisives, avec la peinture dans son Liban natal, Stétié n’a cessé de conjuguer les voies du poème et de la peinture. À trente-cinq ans, il réalise son premier livre d’artiste avec Roger-Edgar Gillet. Ponctuels jusque dans les années 1980, les livres d’artistes deviennent nombreux à partir de 1990, selon un rythme qui n’a pas décru depuis.
« Le blanc le noir le blanc/ Ils ne sauront jamais/ La couleur de notre âme. »

Salah Stétié a publié plus d’une centaine d’ouvrages réalisés avec des artistes parmi lesquels figurent Alechinsky, Tapiès, Titus Carmel, Zao Wou-Ki, Kijno, Baltazar, Hollan, Messagier, Jan Voss, Anne Slacik, Myonghi, Bernard Dufour, Yim Setaik, Catherine Bolle, Rachid Koraïchi, Nja Mahdaoui, Hassan Massoudy, Joël Leick ou plus récemment Viallat et Woda. L’exposition au Musée Paul Valéry rassemble intégralement, aux côtés de manuscrits du poète et de nombreuses œuvres des plasticiens ayant collaboré à ses publications, quelque 150 livres d’artistes dont des éditions originales ou limitées. Parmi ces artistes, certains noms bénéficient d’une immense notoriété, d’autres ont une résonance plus jeune ou plus discrète : seule la connivence entre l’œuvre et les écrits du poète, seul le goût de Stétié pour le travail de l’artiste, ont servi de repères.

L’imminence de la parution de ses Mémoires, retraçant un demi-siècle de combats politiques et intellectuels chez Robert Laffont, coïncide pour Stétié avec le don fait à la Bibliothèque nationale de France et qui dote cette dernière du plus important fonds Salah Stétié. Le poète qui a déclaré écrire à partir de sa position « judéo-christiano-musulmano-athée » a offert à la BnF un ensemble important d’éditions originales rares et confidentielles, pour la plupart éditées par Fata Morgana ou al-Manar, ainsi que des manuscrits et des œuvres sur papier (aquarelles, peintures, gravures, collages et dessins) d’amis plasticiens. Un don complémentaire de correspondances et de photographies viendra développer ce fonds dont la pierre angulaire est le manuscrit intégral des Mémoires du poète, soit environ mille feuillets autographes encore inédits narrant une vie plurielle placée sous le signe de l’exigence si chère à celui que Pierre Brunel a nommé « passeur des deux rives ».
« Mais toi la fiancée noire/ Avec tes pieds nombreux avec ton ventre/ Tu marchais sur des chemins d’écriture/ Vers la région de nul écrit. »

Celui ou celle qui feuillette Salah Stétié et les peintres voit se profiler plus d’un parcours : les correspondances entre sens, tracés et couleurs forment des arborescences multiples. Les œuvres – calligraphies, aquarelles, dessins, peintures, gravures, encres, collages et photographies – que rencontrent les poèmes de Stétié appartiennent à des courants artistiques divers et représentent autant de possibilités d’éclairer ou d’épaissir le mystère qui baigne le poème stétien. Ces œuvres, pour la plupart étonnantes et sublimes, permettent de découvrir ou de redécouvrir le travail de tant d’artistes et de lire l’écriture de Stétié à leur lueur, le tout remarquablement ponctué par des textes pointus signés S. Barsacq, C. Fintz, B. Roy, N. Lafond ou encore M-H. Arfeux. 
« La lampe, lampe, dit l’aveugle, de loin venu/ Très seul et porteur de musique, oui, c’est la lampe/ Serait-elle encore allumée près du puits ?/ Je tends la main vers notre table et c’est un fruit/ Que je prends et qui viendra brûler ma bouche/ quand tous les fruits seront oubliés et perdus/ Ce dernier fruit, poire ou raisin ou pomme,/ Il restera dans ma parole intacte/ Pour ceux qui n’ont jamais connu de fruits. »

La préparation de deux grandes expositions telles que celles du Musée Paul Valéry et de la BnF ainsi que l’édition d’un ouvrage d’une telle envergure relèvent de l’entreprise titanesque. Outre l’engagement de la directrice du Musée Paul Valéry, Maïthé Vallès-Bled, du président de la BnF, Bruno Racine, et de Marie Minssieux-Chamonard, conservateur à la Réserve des livres rares de la BnF, et de leurs équipes, il a fallu la collaboration impliquée des artistes, des galeristes, des collectionneurs et des éditeurs afin de réunir l’ensemble exceptionnel de livres d’artiste et d’œuvres qui font l’atmosphère de cette exceptionnelle saison littéraire et plastique sensiblement stétienne. L’hommage rendu au poète est empreint d’admiration émue et de gratitude. Salah Stétié « a eu le génie paradoxal de rendre l’Occident à lui-même, en le restituant à sa part la plus orientale », souligne Barsacq. « Mieux qu’un écrivain francophone, (il est) un des grands maîtres de notre littérature qu’il a su vivifier de l’intérieur “par amour”. »





 
 
© Stéphane Barbery
 
BIBLIOGRAPHIE
Salah Stétié et les peintres de , Musée Paul Valéry et les éditions Au fil du temps, Paris, 2012, 352 p..
 
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