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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La généalogie de la violence selon Wajdi Mouawad
Très attendu, Anima, le dernier roman de Wajdi Mouawad est une vaste fresque polyphonique, d’une violence âpre et sans concessions. Mouawad y tisse des liens souterrains entre des guerres, des terres, des langues et des époques très différentes pour mieux affronter les questions de la mémoire et de la responsabilité qu’il ne cesse d’explorer dans son œuvre polymorphe.

Par Georgia Makhlouf
2012 - 09
La lecture d’Anima n’est pas, disons-le tout de suite, une simple partie de plaisir. Non pas, certes, que la langue qui porte le roman ne soit pas puissante, ciselée, précise, et capable de se moduler avec brio selon les différentes voix qui se relaient pour raconter. Non pas non plus que le récit ne soit pas construit avec la force d’un polar, ménageant les effets de suspense, multipliant les registres émotionnels, alternant les temps forts et les quelques rares moments de répit, tenant en haleine le lecteur jusqu’au final. Non pas enfin que le souffle épique qui traverse le théâtre de Mouawad se soit ici affaibli, ou que ses échos, analogues à ceux des tragédies antiques dont il est un fervent lecteur, aient perdu de leur retentissement ou de leur universalité. Mais le roman qu’il nous donne à lire ici est comme un miroir qu’il nous tend et dans lequel l’auteur veut que soient reflétées toute la gamme des abjections, toute l’étendue de la monstruosité dont l’espèce humaine, à la différence des espèces animales, est seule capable. À l’image du nom de son singulier héros qui se prénomme Wahhch. Ce nom qui est l’un des fils de l’énigme que le récit déroule, le lecteur non arabophone devra attendre les dernières pages pour en comprendre le sens et la portée. Mais le lecteur arabophone aura très vite perçu que la monstruosité dont il est porteur est l’un des thèmes dont Mouawad tisse sa toile, aux côtés d’autres interrogations qu’il a faites siennes depuis longtemps et qu’il ne cesse de décliner et d’approfondir : l’identité et sa nature forcément plurielle ; la question des origines et de la mémoire, matières premières dont chacun est modelé y compris à son insu ; la généalogie de la violence, voire sa génétique, puisque les fils restent marqués au fer rouge par les meurtres commis ou subis par leurs géniteurs ; l’impossible rédemption sinon par la mise à nu des responsabilités individuelles et collectives dans les crimes, les massacres, les génocides dont sont porteuses toutes les guerres ; l’absurdité de l’amnistie lorsqu’on la décrète pour tirer un trait sur le passé et la fin nécessaire de l’amnésie. 

Anima s’ouvre sur une scène d’une rare violence : la femme de Wahhch a été violée et assassinée selon un sinistre « rituel » par un Indien Mohawk qui profane les plaies vives de ses victimes. Cette scène, c’est une voix animale qui la raconte : celle du chat qui a observé l’arrivée de son maître chez lui, sa macabre découverte et son évanouissement. Puis l’homme est conduit à l’hôpital et ce sont des oiseaux, depuis la fenêtre de sa chambre, qui prendront en charge la suite du récit. Ainsi, de chapitre en chapitre, ce sont des animaux de toutes races qui voient et qui content : chiens, loups, chauves-souris, rats, grues, insectes divers, les points de vue changent sans cesse, mais sans que l’unité du récit ou sa puissance dramatique n’en soient affaiblies. Dans sa note d’intention, Mouawad s’explique sur « cette voix qui a surgi » et qui n’était pas lui, cette voix qu’il lui a fallu conjuguer pour la rendre active car « tant qu’il n’est pas conjugué, un verbe reste un infinitif ». Et ce roman lui réclamait de convoquer un infinitif enfoui quelque part en lui, de « marier entre elles les lignes de crête qui séparent et délimitent les mondes qui me portent : l’animal et l’humain, l’ici et l’ailleurs, les guerres d’aujourd’hui et celles d’hier, et la géographie nouvelle qui me renvoie sans cesse vers une autre géographie, terrible effroyable ». 

Cette autre géographie qui se profile derrière celle de l’ici et maintenant du roman – dont l’action principale se déroule dans les territoires à la frontière du Canada et des États-Unis, territoires indiens qui sont devenus des lieux de non-droit, livrés à la lois des mafias et aux trafics de toutes sortes –, c’est, on l’aura deviné, celle du Liban. Une ville sert de bascule entre ces deux géographies : elle se dénomme Lebanon et elle se trouve dans l’Illinois. Plus précisément, elle se situe à la jonction de l’Illinois qui était unioniste et du Missouri qui était esclavagiste, et elle a été le théâtre d’une guerre civile qui y a fait des ravages : la guerre de Sécession… À partir du moment où Lebanon entre en scène, il n’y a plus de doute possible, et le lecteur sait avec certitude que l’action va inexorablement se conjuguer sur deux plans : celui de la chasse au meurtrier de l’épouse tant aimée, que Wahhch veut voir de ses propres yeux afin d’être sûr que le meurtrier est bien un autre que lui-même et afin de se libérer de la culpabilité de ne pas avoir réussi à la sauver ; et celui de l’élucidation des fantômes et cauchemars du passé, qui passe par la case du Liban des origines et de ses multiples et souvent atroces épisodes guerriers.

Une phrase sert de clé de lecture (provisoire) au roman, que Mouawad a empruntée à Camus et qui est tirée de son livre Les justes : « Nous sommes tous des meurtriers, mais certains choisissent de l’être. » Wahhch va remonter la piste des deux hommes qui ont choisi la violence extrême comme réponse à la vie, des deux hommes qui ont réussi à « éteindre leurs âmes », à en assumer le sacrifice exalté, à faire de la terre la préfiguration de l’enfer : le meurtrier de son épouse, et celui de la famille à qui on l’a arraché, enfant, non sans lui avoir fait entrevoir le visage du mal absolu. Et cette figure du mal absolu, c’est aux massacres de Sabra et Chatila qu’elle se réfère, c’est dans cette horreur-là qu’elle prend sa source. L’occasion pour Mouawad d’écrire des scènes quasiment insoutenables.

Il y a peu de moments d’espoir dans ce roman, quelques rares tentatives de « croire en quelque chose, croire en cette vie après la vie », de suggérer que la vie éternelle existerait et qu’elle serait « l’addition de la compassion de chacun, de la peine de chacun, du chagrin de chacun dans la mémoire de chacun, ici même, sur la terre ». Ce livre difficile et bouleversant s’achève néanmoins sur un hymne à la force de la parole. Car « il existe, tout au fond des mers, des poissons monstrueux doués de parole. Une parole oubliée depuis longtemps qu’ils expriment dans une langue ancienne, celle de la douleur et celle du chagrin. Qui des humains oserait plonger pour les rejoindre et apprendre auprès d’eux à reparler et à déchiffrer ce langage ? Celui-là, s’il remontait à la surface, aurait à l’intérieur de sa bouche bleuie par le froid les fragments d’une langue disparue dont nous cherchons inlassablement et depuis toujours l’alphabet. Nous réapprendrions à parler, nous inventerions des mots nouveaux ». C’est ce que fait Mouawad : inventer des mots nouveaux pour en finir avec les douleurs anciennes. 




 
 
 
 
D.R.
Mouawad  invente des mots nouveaux pour en finir avec les douleurs anciennes « Il existe, tout au fond des mers, des poissons monstrueux doués de parole. Une parole oubliée depuis longtemps. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Anima de Wajdi Mouawad, Actes Sud, 2012, 320 p.
 
2018-11 / NUMÉRO 149