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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Considérations sur le malheur libanais
Constat de l'échec de l'intifada de l'Indépendance, constat du déclin culturel et intellectuel de Beyrouth, constat de la marginalisation des forces vives du pays, constat de la misère morale dans laquelle nous entraîne le confessionnalisme et de la trivialité de la classe politique... Élias Khoury nous met en garde contre le malheur qui frappe le Liban aujourd'hui. En mémoire de Samir Kassir.


Par Élias KHOURY
2011 - 12
Beyrouth a joué un rôle important dans l’éveil de la culture arabe à elle-même. Les poètes arabes, de Mahmoud Darwich à Adonis, à Nizar Kabbani, ont consacré à la ville une part importante de leurs publications, adoptant Beyrouth comme patrie littéraire. La légende de Beyrouth s’est forgée à travers une longue histoire entre souffrance, écriture et détermination à préserver la liberté d’expression comme clé de voûte des libertés publiques. Elle s’est forgée dans l’action des intellectuels, des artistes, des éditeurs libanais et arabes qui ont fait de la ville un laboratoire des libertés et d’une culture pionnière.

Mais cette légende s’est aujourd’hui effondrée. Le printemps arabe dont a rêvé Samir Kassir se traduit à Beyrouth par un long hiver. Depuis le déclenchement des révolutions démocratiques dans le monde arabe en 2011, on assiste à une distorsion de l’image de la ville. Tout se passe comme si le miroir du monde arabe, lustré par les révolutions, se détournait de Beyrouth et la sortait du cadre.

Pourquoi la ville s’est-elle contrainte à cette honteuse misère ? A-t-elle pris cette décision claire dans un moment d’inconscience ou bien s’est-elle résignée, choisissant l’attente, ce repos létal qui détruit son âme ?
Le Salon annuel du livre francophone qui s’est tenu le mois dernier au BIEL avait pour titre « Paroles de liberté ». Je me suis alors demandé où se trouvait la libre parole à Beyrouth. Suffisait-il de parler des révolutions arabes pour donner à nos mots un goût de liberté ? Le langage s’était-il substitué à la réalité ? Ou bien tentait-on désespérément, à force d’en parler, de donner un semblant de crédit à une notion démonétisée ?

N’est-il pas d’ailleurs étrange d’évoquer ce mot dans une ville où les autorités, à travers leurs diverses politiques, n’ont de cesse de l’étouffer ? En revanche, les propos racistes sur la main-d’œuvre asiatique, accompagnés de traitements inhumains à l’encontre des employées de maison sri-lankaises, éthiopiennes ou philippines, ne dérangent personne. Pas plus que la tentative d’« épuration ethnique » de la municipalité de Bourj Hammoud à l’encontre des travailleurs kurdes résidant dans le secteur. Encore moins que la xénophobie exprimée à l’encontre des Palestiniens sous prétexte de combattre l’implantation, et en vertu de laquelle il est interdit à des personnes réfugiées au Liban depuis plus de 60 ans de posséder un toit ou d’avoir un emploi. Cela sans parler de la haine envers les Syriens, certaines forces politiques hostiles au régime baassiste à Beyrouth s’étant arrogé le droit d’étendre leur discours raciste aux simples individus. Et que les Syriens se révoltent contre le régime autoritaire de leur pays, ces mêmes forces ne songent qu’à exprimer leur crainte pour les chrétiens !

Quelque chose d’irrationnel régit les pratiques quotidiennes au Liban. Ainsi, quand des groupes de jeunes Libanais manifestent ou font des sit-in en solidarité avec le peuple syrien, ils sont agressés par les chabbiha de l’ambassade de Syrie à Beyrouth ou par les milices libanaises à structure fasciste. Les opposants syriens sont pourchassés au Liban. Certains sont arrêtés et remis au régime autoritaire de Damas, tandis que d’autres sont sommés par des organisations partisanes libanaises de remplir des fiches permettant de les placer sous contrôle des appareils sécuritaires !

À 120 km de Beyrouth se déroule le massacre le plus barbare de l’histoire de Syrie. Voilà plus de huit mois que le peuple syrien se révolte contre un régime qui a dépassé les limites en matière d’oppression et de sauvagerie. Après avoir subi quarante ans durant un règne dictatorial qui se croyait éternel, ce peuple a décidé d’agir pour recouvrer sa dignité. D’une extrémité à l’autre, le pays a été sillonné de manifestations pacifiques qui se sont trouvées confrontées au feu des armes automatiques et des chars d’assaut. Les sbires du régime n’ont pas hésité à écraser des nuques sur les places publiques, achever les blessés dans les hôpitaux, enlever des citoyens, transformer les écoles en prisons. 

Les hommes du régime ont brisé les doigts du caricaturiste Ali Farzat. Ils ont tué Ghayath Matar et profané sa dépouille mortelle. Il ont torturé des enfants et mis en scène leurs cadavres. Tout cela pour le maintien au pouvoir d’une mafia familiale économique et militaire. 

Mais l’effronterie du régime a surtout atteint son paroxysme à travers sa falsification systématique de la vérité et son art d’oblitérer le langage jusqu’à le vider de son contenu. À la manière de Goebbels, il instrumentalise les médias pour véhiculer une publicité pro domo mensongère et bon marché. 

Tout cela se déroule à un jet de pierre de Beyrouth. Et Beyrouth garde le silence. Se gargarise de vacuité et de clowneries médiatiques. De grandeur libaniste surtout, à travers la confection du plus grand plat de taboulé de la planète, ou la nomination de la grotte de Jeïta parmi les sept nouvelles merveilles du monde !

Comment interpréter le terrifiant silence beyrouthin ? Comment analyser le grand isolement où se trouvent confinés certains jeunes Libanais, marginalisés et réduits au silence à peine tentent-ils de faire entendre leur voix ?

Beyrouth craint-il les chabbiha du régime syrien et les forces de sécurité nostalgiques des années de tutelle ? Est-ce la raison pour laquelle certains habitants se comportent comme s’ils appartenaient aux moukhabarat ? Ou le peuple de Beyrouth n’a-t-il peur que de ses propres fantômes en se soumettant à l’autorité des dirigeants communautaires, ces figures d’opérette ?
 
Le silence libanais plonge ses racines dans la structure confessionnelle du pays. Celle-ci, à l’époque de la tutelle syrienne, s’est transformée en instrument de déstabilisation et de manipulation des quotas. Après l’échec de l’intifada de l’Indépendance, le système confessionnel s’est carrément transformé en guerre civile larvée. 

Ce qui n’a pas été dénoncé sur la nature du régime confessionnel et la nature du confessionnalisme érigé en système politique éclate aujourd’hui sous forme d’un grand scandale moral qui éclabousse le pays. 
Car le confessionnalisme est une des formes du racisme. C’est un mal profond qui mine la politique libanaise et menace d’anéantir le grand œuvre des pionniers libanais et arabes de la Nahda qui ont jeté les bases d’une culture moderne, ouverte, démocratique et laïque. 

Le racisme inhérent au système confessionnel n’a pas de frontières. Quand un Libanais déteste l’autre parce qu’il n’appartient pas à sa communauté confessionnelle, la haine devient incontrôlable et menace de détruire les valeurs, en particulier les valeurs morales. Le langage sous le règne du confessionnalisme n’a plus de repères et ne sert plus qu’à justifier les dérives du vocabulaire raciste. On ne s’étonne plus dès lors de la dérision avec laquelle certains leaders libanais traitent les révolutions démocratiques arabes, n’y voyant qu’un complot généralisé. On ne s’étonne pas non plus que certains s’inquiètent pour leur communauté, sa primauté et son influence au Liban, ayant lié le sort de celle-ci au résultat de la révolution syrienne. 

Une logique loufoque qui découle de la conviction naïve et stupide que le monde entier est attaché au service et à la survie des communautés confessionnelles libanaises. Et qui refuse d’entrevoir la possibilité qu’un nouveau langage apparaisse à l’issue des révolutions arabes. Un langage qui ferait le lit d’un État citoyen et laïc qui aurait définitivement tourné le dos aux avatars de l’Empire ottoman qui gangrènent encore la politique libanaise. 

Le système confessionnel libanais a prouvé sa qualité de régime autoritaire. L’autoritarisme des religions, plus que tout autre, a le pouvoir de dépouiller l’homme de sa raison, de son âme et de sa conscience et de le transformer en une créature raciste. 

Mais le triste hiver de Beyrouth ne se manifeste hélas pas uniquement au niveau politique. Il couvre de ses ombres autant la communication que la culture, et nous avons vraiment peur de cette désertification qui couvre notre ville de silence.

Sur le plan médiatique, la révolution syrienne a sonné le glas des médias libanais. Deux grands quotidiens sont déjà acquis au régime syrien et un troisième est en état de mort clinique. Il n’est pas excessif de souligner que la presse écrite libanaise traverse une crise aiguë, qu’elle a abandonné son rôle pionnier dans le monde arabe, et qu’elle s’est résignée à l’inertie des communautés religieuses et à la stupidité de la vie politique. 

Quant aux chaînes de télévision libanaises, elles sont carrément hors champ. Certaines ne se lassent pas de relayer les mensonges de propagande officielle syrienne. D’autres semblent sclérosées ou ramollies. On veut bien attribuer cette dégénérescence à un certain manque de moyens financiers, mais il est évident que la véritable banqueroute frappe surtout la culture et la créativité de l’ensemble du secteur médiatique. 

L’information télévisée libanaise peut avancer le prétexte du manque de fonds pour justifier son incompétence face aux chaînes satellitaires du monde arabe. Ce ne serait pas entièrement faux. Mais ce serait occulter une immense richesse immatérielle que la liberté dont il s’est volontairement désisté en acceptant de se lover dans le giron des milices et des communautés et de contracter ce faisant un mal incurable.

Au niveau culturel, à l’exception d’un sit-in relativement important à la place des Martyrs, auquel avait appelé un groupe d’intellectuels, et quelques communiqués isolés publiés ici ou là, ou quelques éditoriaux hébergés par l’un ou l’autre journal libanais ou arabe, on a du mal à trouver un véritable climat culturel capable de soutenir la révolution syrienne. Les voix des chanteurs sont frappées d’enrouements subits. Les tribunes culturelles sont fermées à double tour. Seules persistent, comme des exceptions qui confirment la règle, deux institutions orphelines. Le théâtre Tournesol, dirigé par Roger Assaf, qui a eu le courage de présenter deux spectacles non sans subir les menaces des chabbiha de l’ambassade Syrie, et le Mouvement de solidarité dirigé par un groupe de jeunes Libanais qui n’ont pas hésité à organiser des protestations et de petites manifestations à l’issue desquelles ils ont fini roués de coups par les voyous du régime syrien. 

Plus étrange encore est le quasi-silence des jeunes artistes libanais. Les techniques de leurs performances, naguère qualifiées d’ultramodernes, sont aujourd’hui récupérées par la jeunesse syrienne. Les Libanais, eux, préfèrent exercer leurs talents à travers le monde. 

L’effondrement culturel et moral de Beyrouth est profondément préoccupant. Un pan glorieux de l’histoire culturelle libanaise est menacé de destruction. Des pionniers d’Ennahda dont l’influence s’est étendue à l’ensemble du climat culturel libanais, de sorte qu’il a pu prendre sous son aile les intellectuels dissidents arabes et interagir avec ces penseurs venus trouver refuge à Beyrouth en fuyant l’oppression dans leurs propres pays. Le Liban est aujourd’hui gagné par le « Malheur arabe » tel que décrit par le martyr Samir Kassir.

Il est difficile de se résigner à cette inertie culturelle, politique et morale que je ne peux m’expliquer que par la déception qui a suivi l’échec de l’intifada de l’Indépendance, celle-ci ayant été récupérée par les communautés confessionnelles. Les leaders communautaires ont mis en évidence l’impossibilité de parvenir à une indépendance ou de faire face à l’occupation israélienne à l’ombre du système confessionnel. Ce qui signifie que la patrie demeurera un vœu pieux tant que le confessionnalisme y crée un climat raciste et une structure qui n’a d’autre attache que l’étroitesse de ses intérêts. 

Il est étrange que les révolutions arabes qui engendrent de nouvelles appartenances à l’ombre d’une même nation dénoncent en même temps le pourrissement du patriotisme libanais et sa dégradation morale. Elles mettent en évidence la transformation du Liban en lieu de haine raciale où se justifie l’autorité assadienne par la crainte des minorités pour leur sort et la nécessité de leur alliance avec les tyrans !

La mentalité des moutassarrifiya règne à nouveau sur le Liban. Elle en fait le pays le plus léthargique du monde arabe. Une telle fin n’est pas digne des descendants d’Ahmad Farès al-Chidiac, ni de l’image que Beyrouth s’est forgée à l’époque où la ville portait l’étendard des libertés et de la résistance.

Le malheur, c’est que la plupart des gens n’ont pas conscience de ce malheur libanais.

La misère ne devient réelle que lorsque les misérables acceptent leur état, s’y adaptent et le transforment en mode de vie. 

La misère n’est pas fatale, camarades.
Défier la misère et lui faire face, tel est l’ultime signe de vie qu’attend Beyrouth avant de voir son reflet disparaître du miroir de la mort.



*Traduit de l’arabe par Fifi Abou Dib.
Dernier ouvrage paru :Synalcol, d'Elias Khoury , Dar Al Adab, 500 p.
 
 
D.R.
« Le malheur, c’est que la plupart des gens n’ont pas conscience de ce malheur libanais. »
 
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