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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Kadhafi écrivain !
À l’heure où les avions de la coalition bombardent les troupes de Mouammar Kadhafi, le monde découvre avec stupeur la démence du tyran libyen – que l’on pouvait pourtant deviner à la lecture de son recueil édifiant : Escapade en enfer et autres nouvelles. Retour sur un monument de bêtise.

Par Alexandre NAJJAR
2011 - 04
Néron, on le sait, se prenait pour un poète mystique. « Qualis artifex pereo ! » (« Quel grand artiste périt avec moi ! ») s’exclama-t-il au moment de mourir. Les tyrans de son espèce éprouvent toujours le besoin de déployer la richesse et la variété de leurs talents et s’autoproclament écrivains, peintres ou musiciens pour tenter de conquérir le seul domaine qu’ils ne peuvent annexer de force : l’art.

Dans le sillage de Saddam et Tlass


Narcissique et mégalomane, Kadhafi a décidé un beau jour de devenir « écrivain », à l’instar de Saddam Hussein, auteur de l’inoubliable Zabiba et le roi, ou du général syrien Moustapha Tlass, éditeur militant et auteur d’une quarantaine de livres (dont L’Azyme de Sion et L’affaire de Damas, aux relents antisémites) et de poèmes naïfs célébrant son idole, l’actrice Gina Lollobrigida. « Saddam et Kadhafi se sont retrouvés collègues dans la création littéraire et dans leur façon de traiter le réel comme s’il était une œuvre de fiction », écrit ironiquement le romancier Élias Khoury à ce propos. Le colonel est en effet l’auteur du fameux Livre vert, tissu de théories sociopolitiques farfelues présenté comme le socle idéologique de son régime, mais aussi de seize « nouvelles » étonnantes, publiées dans deux recueils différents parus en Libye en 1993 et en 1995, puis traduites en français et réunies en un seul volume sous un titre interminable : Escapade en enfer, la mort, la ville, le village, la terre, le suicide du cosmonaute, vive l’état des salopards et dix autres nouvelles d’un écrivain nommé Mouammar Kadhafi (éditions Favre), avec une préface de Guy Georgy, qui connaît bien le Guide pour avoir été le premier ambassadeur de France auprès de la Jamahiriya libyenne. À l’examen, il apparaît toutefois que les textes en question ne sont pas des « nouvelles », mais plutôt de courts essais traversés quelquefois par une histoire aux personnages inconsistants. Le narrateur y est omniprésent et assène ses vérités au lecteur en répétant certaines idées comme un leitmotiv. Le Guide est-il lui-même l’auteur de ce livre impérissable ou l’a-t-il commandé à un scribe ? Les envolées lyriques, les tirades enflammées et les pensées incongrues dont fourmille l’ouvrage incitent le lecteur à lui en attribuer la paternité sans discussion. Qui d’autre que lui aurait osé écrire ce passage à la fois provocateur et stupide : « Verrons-nous, par exemple, l’effondrement du christianisme lorsque les gens s’apercevront qu’ils furent trompés par ceux qui leur avaient dit que le Christ s’était fait crucifier pour racheter les péchés… Car c’est en s’appuyant sur cette croyance que les États chrétiens ont massacré des millions d’hommes de tous les peuples du monde, puisque le Christ leur avait pardonné d’avance !! Les chrétiens s’apercevront peut-être et comprendront que l’histoire du Christ crucifié pour eux, pour leur salut, est un mensonge historique. Ils renonceront au christianisme et marcheront sur les églises pour les détruire, ils briseront les croix, traîneront les prêtres et les moines et déclareront que Jésus n’est qu’un prophète d’Israël envoyé au peuple d’Israël pour corriger la loi de Moïse, ni plus ni moins…» ?

La ville, le cosmonaute et la révolution


Le recueil comporte une grande variété de thèmes et des clés pour mieux comprendre la « pensée » de Kadhafi. Dans « La ville » et « Le village », le colonel s’attaque à la vie citadine et prône le retour aux sources : « La ville est cauchemar, non pas joie, écrit-il. La ville est le tombeau des liens sociaux (…), une broyeuse pour écraser ses habitants… Fuyez la ville !... Le citadin n’a pas de nom, ni de prénom, ni d’ascendance. Son prénom, c’est le numéro de son appartement ; son nom, c’est le numéro de son téléphone ; sa généalogie, c’est la rue où il habite. » Dans un autre texte, intitulé « La Terre », le tyran écolo exhorte les gens à respecter la nature : « Ne tuez pas la terre, écrit-il, car alors vous vous tuerez vous-même. » S’ensuit « Le suicide du cosmonaute », une fable teintée d’humour où l’auteur imagine la rencontre d’un voyageur de l’espace avec un paysan. Finalement, le cosmonaute se suicide « par désespoir de ne pas trouver sur terre un travail pour vivre ». Dans « La Mort », l’écrivain dictateur pose d’entrée une question hautement philosophique : « La mort est-elle mâle ou femelle ? » et évoque la lutte de son père qui ne se rendit à la mort qu’à l’âge de cent ans, après l’avoir longtemps combattue. Après des élucubrations sur Jacob, père du prophète Joseph, et des propos acerbes sur le pèlerinage, le jeûne du ramadan et la prière du vendredi, il proclame la victoire des « méprisés » et fustige « les Impuissants ». Dans un texte intitulé « Le communisme est-il vraiment mort ? », il s’attaque aux chrétiens et annonce que « les races constituantes de l’Amérique s’entretueront comme au Liban ». Ayant proclamé que « le communisme n’est pas mort, parce que le communisme n’est pas né », il analyse maladroitement les raisons de la chute de l’Union soviétique et considère que la révolution bolchevique n’est qu’une pâle copie de sa devancière française : « La révolution russe de 1917 n’est qu’un disciple de la Révolution française de 1789… Lénine et Staline ne sont que deux disciples de Robespierre et de Danton… Quant aux tribunaux d’exception, tribunaux révolutionnaires et tribunaux spéciaux, eux aussi sont une création de la Révolution française…  Même la couleur rouge est importée de la Révolution française ! »

Un recueil prémonitoire

Étonnamment, on retrouve dans ce livre deux passages qui, lus à la lumière de la révolution du 17 février, nous prouvent que le tyran a de la suite dans les idées. Quand il écrit : « Refusez de transformer vos enfants en rats qui vont de trou en trou, de repaire en repaire, de trottoir en trottoir ! », il nous renvoie à son fameux discours où, traitant les jeunes insurgés de « rats », il menace de les poursuivre pour « purger la Libye pouce par pouce, maison par maison et allée par allée ». Et quand il annonce, à la fin de son livre, que « l’heure de l’action a sonné », il nous renvoie aux dernières phrases de ce même discours : « L’heure de l’action a sonné. L’heure de la révolution a sonné ! Révolution, révolution, révolution ! »

Dans un autre texte, Kadhafi évoque « la liberté des foules » en des termes ironiquement prémonitoires : « L’oppression exercée par les multitudes est la plus violente, car personne ne peut résister à la force aveugle du torrent qui emporte tout… » affirme-t-il, avant d’ajouter : « Que j’aime la liberté des foules, leur élan enthousiaste après la rupture des chaînes, lorsqu’elles lancent des cris de joie et chantent après les plaintes de la peine. Mais comme je les crains et les redoute !!! J’aime les multitudes comme j’aime mon père, et les crains comme je le crains. » Au vu de la révolution qui secoue son pays, cette crainte apparaît bien justifiée !

Un navet affligeant


Tout bien considéré, Escapade en enfer et autres nouvelles est un navet affligeant. Truffé de poncifs, de références historique hasardeuses et de nombreuses citations empruntées au Coran, comme pour démontrer une continuité entre la « pensée » du Guide et celle du Prophète, il est dépourvu de style et de valeur littéraire. Pourtant, de nombreux colloques grotesques ont été organisés en Libye pour l’analyser en profondeur. Des critiques venus des quatre coins du monde arabe, y compris du Liban, se sont penchés sur ce chef-d’œuvre et ont « commis » des interventions risibles pour saluer le talent, le style et l’universalité de l’illustre auteur. Les actes de ces colloques ont évidemment été publiés, à l’intention des chercheurs et universitaires intéressés…

Dans un article publié dans le quotidien libanais arabophone an-Nahar, un thuriféraire libyen a osé comparer son maître à Khalil Gibran, à Amin Rihani et aux piliers de la Nahda – la Renaissance arabe. Heureusement, un poète libanais, Charles Chehwan, a répliqué en publiant, dans le même quotidien, un papier corrosif intitulé : « Un Bédouin analphabète féru d’écologie ». On ne le remerciera jamais assez d’avoir ainsi lavé l’honneur bafoué des critiques.




 
 
« L’oppression exercée par les multitudes est la plus violente, car personne ne peut résister à la force aveugle du torrent qui emporte tout… »
 
BIBLIOGRAPHIE
Escapade en enfer et autres nouvelles de Mouammar Kadhafi, éditions Favre, 171 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166