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Que reste-t-il de la francophonie en Égypte ?
Comment parler de la francophonie en Égypte sans se heurter aux discours nostalgiques ou alarmistes ? Dans un pays qui s'efforce de combattre  les extrémistes, que représente la langue française ? Enquête sur le terrain.

Par Lucie GEFFROY
2009 - 05
Pays arabe occupé par les Anglais, l’Égypte s’est longtemps payé le luxe de rêver en français. Si la langue de Molière n’y a jamais été une langue de masse, elle a joui d’un statut exceptionnel au Caire, et surtout à Alexandrie, du milieu du XIXe siècle jusqu’aux années 1950. Le français était alors la langue de la bourgeoisie, des salons littéraires, de la justice internationale, des maisons occidentalisées. Partagée par diverses communautés (grecque, arménienne, italienne), la « lingua franca » était aussi la langue privilégiée de certaines minorités (juive ou syro-libanaise) avant de devenir familière pour nombre d’Égyptiens de souche, musulmans ou coptes. À cette époque, l’Égypte comptait une presse francophone florissante et une pléiade d’écrivains d’expression française.

2009. L’événement a créé de sérieux remous dans le microcosme francophone égyptien : pour la première fois depuis 11 ans, il n’y avait pas de pavillon français à la Foire internationale du livre du Caire. Juste un tout petit stand. Les libraires francophones du Caire – environ une demi-douzaine – étaient furieux. Responsable de deux librairies francophones, Agnès Debiage fustige ce « lâchage du Centre culturel français » (organisateur du pavillon) et estime que « la suppression de ce pavillon est suicidaire pour le livre français en Égypte ». Selon les chiffres de la Centrale de l’édition basée à Paris, l’Égypte est au 43e rang des pays importateurs de livres français (le Liban est 15e). Pour de nombreux francophones, l’événement montre que la francophonie est en train de disparaître purement et simplement du paysage égyptien. Côté CCF, on rappelle qu’il s’explique surtout par la baisse généralisée (d’environ 30 %) des financements alloués aux Centres culturels français à l’étranger, liée à la crise. Il n’empêche, le malaise provoqué prouve bien que les piliers de la francophonie en Égypte craignent pour leurs pieds d’argile.

Attaché culturel au CCF (Centre culturel français) du Caire, Denis Lebeau le reconnaît : « Dire que la francophonie est en perte de vitesse en Égypte, ce n’est plus seulement un lieu commun, c’est une réalité. »  De plus en plus tournée vers l’univers anglo-saxon, l’Égypte consomme moins de culture française. Figure du CCF d’Alexandrie, Jamal Dessailly, une Libanaise installée en Égypte, depuis 40 ans, soupire : « Il ne reste plus rien de la francophonie ici ! Quelques bâtiments, quelques personnes, c’est tout. Ce sont les vieux qui parlent français. » Pourtant, ce jour-là, Jamal  reçoit une visite qui vient démentir son premier constat désabusé. Âgée de 23 ans, Nardeen est inscrite en faculté de médecine. Ayant fait sa scolarité à l’école française Notre-Dame des apôtres, parfaitement francophone, elle souhaiterait poursuivre ses études en France. N’en déplaise aux alarmistes, les Égyptiens continuent à apprendre le français. Synonyme d’excellence, le français apparaît sur le marché du travail comme une plus-value dans un contexte où de toute façon tout le monde parle anglais Depuis quelques années, le CCF d’Alexandrie observe ainsi une demande accrue de cours de français et multiplie les partenariats avec les filières francophones de diverses facultés (agriculture, commerce, gestion, etc.) de l’Université d’Alexandrie et de l’Université francophone Leopold Sedar Senghor.

Signe des temps, les écoles françaises traditionnelles, issues des ordres catholiques, sont progressivement remplacées par les écoles dites d’investissement. Ces écoles privées créées sur le modèle des écoles internationales proposent le programme scolaire égyptien en langue étrangère. En Égypte, ces nouvelles écoles bilingues scolarisent environ 4 000 élèves (contre 100 000 pour les écoles privées anglaises) mais gagnent du terrain avec environ 1 000 élèves de plus chaque année. Quatre établissements égyptiens – dont le Lycée d’Alexandrie – font appel à la Mission laïque française et accueillent actuellement 1 477 élèves. Autre indicateur en faveur de la progression de l’apprentissage du français : le ministère égyptien de l’Éducation a donné son accord pour qu’à partir de la rentrée 2009, les élèves puissent apprendre le français (LV2) dans toutes les écoles égyptiennes dès le collège, et non plus seulement à partir du lycée. « La francophonie évolue : le français n’est plus l’apanage d’une communauté lettrée et bourgeoise, c’est une langue de communication qui prend pied dans les milieux intellectuels et les élites économiques », estime Jean-François Fau, directeur du Centre français de culture et de coopération d’Alexandrie.

Gharaa Mehanna, chef du département de langue et de littérature françaises à l’Université du Caire, entrevoit aussi quelques raisons d’espérer. « Les cours de français attirent de nouvelles personnes, on voit se développer des chaînes éducatives en français et al-Haram Hebdo gagne des lecteurs. » Avec l’arrêt, en 2006,  du Journal d’Égypte et de La revue d’Égypte, on ne compte plus aujourd’hui que trois titres francophone : Alif, « le magazine francophone d’Égypte » sur Internet, le très révérencieux (voire illisible) Progrès d’Égypte et al-Haram Hebdo. Créé en 1994, al-Haram Hebdo est lu par les Français expatriés, les intellectuels francophiles, les étudiants égyptiens francophones et les membres des anciennes familles francophones. Il est publié à 80 000 exemplaires. « Notre fort tirage s’explique par le fait qu’en Égypte, si le pourcentage des francophones est faible, il est élevé en nombre », souligne son rédacteur en chef Mohammad Salmawy qui précise que 60 % des lecteurs d’al-Haram Hebdo sont égyptiens.

D’après Ommeya Shaker, responsable de l’AUF (Agence universitaire de la francophonie) en Égypte, la francophonie est par ailleurs davantage portée par les femmes. « Jusqu’à présent, les familles ont plutôt fait apprendre le français, jugé plus littéraire, à leurs filles, et l’anglais, plus concret, à leurs fils. » Cette distinction se retrouve dans le champ littéraire. Albert Cossery, décédé le 22 juin 2008, était l’un des derniers grands représentants de la littérature égyptienne francophone, avec Edmond Jabès, Georges Henein, Jean Moscatelli, etc. De nos jours, les écrivains égyptiens qui écrivent en français sont d’abord des femmes, s’inscrivant dans le sillage d’Andrée Chedid. Comme elle, la nouvelle génération a choisi l’exil. Andrée Dahane et Mona Lattif Ghattas, au Canada. Azza Heikal et Gulpérie Aflaton, à Paris. Et Fawzia Assad, entre Paris et Le Caire. « Nées de parents francophones, elles ont reçu une éducation française. Leurs romans, publiés dans des maisons d’édition françaises (Grasset, L’Harmattan, etc.), évoquent souvent Le Caire d’une époque lointaine, tels qu’il apparaît dans leurs souvenirs », souligne Gharaa Mehanna. Elles sont pour l’heure les seules représentantes de la littérature égyptienne francophone contemporaine et leur audience en Égypte est très faible.

Si très peu d’écrivains égyptiens écrivent en français, beaucoup par contre revendiquent leur attachement à la francophonie ou parlent français.  Baha Taher, qui a vécu près de 15 ans en Suisse, le comprend très bien. Alaa el-Aswany et Khaled al-Khamissi le parlent parfaitement. Quant à Gamal Ghitany, il se définit comme « un francophile accompli, grand connaisseur de la littérature française ».  Alors que l’anglais s’impose de plus en plus, dans les médias, à l’école, dans le champ économique, le français, comme à l’époque du mandat britannique, apparaît encore comme la langue de la « résistance ». Et la culture française comme un refuge dans un monde globalisé. « Si la francophonie perd du terrain sur les bords du Nil, la francophilie, elle, y est toujours bien ancrée », résume Khaled al-Khamissi.
 
 
D.R.
« La francophonie évolue : le français n’est plus l’apanage d’une communauté lettrée et bourgeoise »
 
BIBLIOGRAPHIE
Les Invités de Pierre Assouline, Gallimard, 224 p.
 
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