FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Enquête
Rentrée littéraire : Les primo romanciers ouvrent le bal


Par Pierre Assouline
2018 - 10
Maintenant que les libraires ont déballé les cartons, que les critiques ont lu les livres, que les salons du livre ont lancé leur ronde infernale, que les jurys ont dressé leurs listes de papabili et que le bouche-à-oreille a fait son œuvre, on y voit enfin plus clair dans la rentrée littéraire. Suffisamment en tout cas pour la résumer d’une phrase : les romans attendus d’auteurs connus souvent déçoivent quand ceux inattendus d’auteurs inconnus souvent surprennent. C’est peu dire que l’événement est du côté des premiers des premiers romans. Il est vrai qu’il y en a cette fois 94. On n’en avait pas vus autant se bousculer au portillon depuis 2007, année-record qui fit exploser le compteur juste au-dessus de la centaine.

Des explications au phénomène, on en trouve toujours après coup, c’est tellement plus facile. Le fait est que nombre de jeunes romanciers veulent en être malgré le risque d’engloutissement, en dépit d’une rude concurrence et nonobstant les conseils de prudence de leur éditeur. On en connaît même qui menacent de quitter une prestigieuse maison qui leur a fait l’honneur de prendre leur manuscrit s’il est publié durant le reste de l’année. À croire qu’ils sont tous prêts à se damner pour récolter les lauriers de l’un des six grands prix d’automne (Goncourt, Goncourt des lycéens, Renaudot, Femina, Interallié, Médicis). On dit qu’ils n’ont rien à perdre, contrairement aux écrivains consacrés, ce qui n’est pas vrai car ce serait faire du péril d’invisibilité. Le pire de tous. Le silence pire encore qu’une critique hostile ou destructrice.

Faut-il couronner un premier roman ? Cette question, tous les grands prix littéraires se la posent de manière récurrente. Se l’interdire serait ridicule et dommageable pour tous sans oublier les lecteurs, car un premier roman est souvent la promesse d’une révélation, d’une voix nouvelle, d’un autre son qui surgit là où ne l’attend pas dans la cacophonie de septembre. La surprise et l’imprévu. Un primo romancier, comme on dit sans grâce, se permet tout car il n’a rien promis à personne et nul ne l’attend pour lui réclamer des comptes. Il n’est que de penser à la violence inouïe et à l’ironie subversive du premier roman de Patrick Modiano La Place de l’Étoile (1968), si puissante, provocatrice, dérangeante que non seulement elle s’absenta du reste de son œuvre, mais elle fut tempérée, amendée, corrigée dès la réédition du livre et dans toutes celles qui suivirent. Madame Bovary, Sous le soleil de Satan, Le Dernier des Justes, Le Procès-verbal, Une journée d’Ivan Denissovitch… : Souvent, un premier roman est un cri ; puis il arrive que l’auteur chante sa chanson en d’innombrables variations à partir de sa partition originelle ; enfin l’œuvre se poursuit trop longtemps et s’achève en un disque rayé.

Ceux des membres des jurys qui se disent même prêts à exclure systématiquement les premiers romans de la course aux prix prétendent le faire pour leur bien. Il est vrai que nombre de jeunes lauréats ne s’en sont jamais remis, terrassés par l’honneur, la charge, le succès. Pascale Roze, auteure du Chasseur zéro, est souvent citée comme un exemple malheureux. Le cas de figure n’est pas unique : Frédérick Tristan, Michel Host… Jean Carrière, dont L’Épervier de Maheux (Goncourt, 1972) connut un succès phénoménal, a même consacré un livre de souvenirs à raconter sa dégringolade sans fin (Le Prix d’un Goncourt, 1987). Mais les jurés littéraires doivent-ils prendre en charge le destin des écrivains ? Ils font certes un pari sur l’avenir, tout comme l’éditeur, mais ils doivent, eux, se dégager de cette responsabilité et traiter un primo romancier comme tout écrivain. Sinon ce serait pousser le principe de précaution au-delà de l’absurde. La récompense va-t-elle broyer l’heureux lauréat ? Peut-être n’a-t-il pas d’autres livres dans le ventre et a-t-il écrit ce qu’il avait à écrire une fois pour toutes ? Les jurys n’ont pas à s’en soucier. Car si les Goncourt avaient suivi cette pente, des centaines de milliers de lecteurs seraient passés à côté de grands livres tels que Le Dernier des Justes d’André Schwarz-Bart, Les Champs d’honneur de Jean Rouaud, Les Bienveillantes de Jonathan Littell pour ne citer qu’eux.

Curieusement, un facteur semble oublié par les savants analystes de la comédie littéraire : la qualité du millésime 2018. Les premiers romans constituent cette fois un embarras de richesses. Il en est cinq qui se détachent nettement du lot, comme ce fut le cas l’an dernier avec Petit Pays de Gaël Faye et Le Grand Marin de Catherine Poulain. Cinq se distinguent, dont quatre ont des femmes pour auteures, ce qui n’est pas anodin.

Dans La Vraie Vie (L’Iconoclaste) d’Adeline Dieudonné (née en 1982), la narratrice, une fille de 15 ans, vit entre un père brutal, cynique, adhérent d’un club de tir, très chasse-pêche-et-traditions, et une mère abrutie de coups et résignée à sa situation de souffre-douleur. Elle est prête à tout pour assurer le salut de son petit frère de 11 ans et le soustraire à ce destin en « empêchant la vermine de manger son cerveau ». Au-delà d’un simple fait divers de bas de page, ce vrai roman est un paquet de rage froide, de douleurs, de peurs et de colères. Malgré la noirceur du propos, il est animé d’une énergie incroyable. L’auteure réussit à rendre la tragédie familiale réjouissante tant l’écriture de ce récit compact est vive, enlevée. Une musique étourdissante se dégage de cette chronique de la survie dans une société dominée par la violence. Un ton nouveau. Le choc émotionnel est différent avec Ça raconte Sarah (Minuit) de Pauline Delabroy-Allard née en 1988. La narratrice, une prof de 35 ans, calme, réfléchie, réservée, abandonnée du jour au lendemain par le père de son enfant, qui vit désormais avec un compagnon, est éblouie par une invitée lors d’un dîner chez des amis. Une certaine Sarah venue seule, qui est tout ce qu’elle n’est pas. Une violoniste d’un quatuor qui dégage une belle énergie et fait la conquête de tous par ses élans, ses enthousiasmes, sa drôlerie, son côté fantasque. Elles s’écrivent, se revoient, se lient d’amitié. Jusqu’à ce qu’elles fassent l’amour. Leur première fois. Dès lors, sur fond de Schubert, c’est le récit d’une histoire de folle passion, suffocante, irrésistible, une méditation sur la perte comme on en a rarement lu. Intime mais jamais impudique. Un délire sensuel maîtrisé et ordonné par une écriture renversante quoique formatée Minuit et élaborée sous la tutelle lointaine de Marguerite Duras.

Autre réussite que La Vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard) de Meryem Alaoui. Chronique parfois picaresque de la vie comme elle va d’une prostituée casablancaise qui ne s’en laisse pas compter, ça sonne juste car la narratrice parle dans une langue qui n’en fait pas trop dans l’argot, l’exotisme. La kyrielle de personnages secondaires qui tournent autour d’elle dans le quartier populaire du Maarif où elle œuvre sont également authentiques : son amoureux, sa meilleure amie, sa mère… Une atmosphère truculente qui m’a fait penser à La Vie devant soi. Jusqu’à l’arrivée d’une cinéaste qui veut mettre le quartier en boite, raconter la prostitution et propose donc à l’héroïne de tenir son propre rôle. Une aventure qui la mènera jusqu’en Amérique ! C’est mordant, endiablé, souriant malgré les drames de la vie et le terreau de la misère. Il y a là une vitalité qui défie les drames, une liberté réjouissante et beaucoup d’audace.

Un autre premier roman donne le la de cette rentrée : Le Malheur du bas (Albin Michel) d’Inès Bayard (née en 1992). Au départ, l’image trop lisse d’une certaine conception du bonheur conjugal. Un couple de trentenaires lié par un amour réciproque dans son intensité. Pas encore d’enfant mais un désir d’enfant. Tout est bien dans le meilleur des mondes. Jusqu’à l’incident, banal, anodin qui sera indirectement à l’origine de la destruction d’une femme et de son couple : un soir, au moment de rentrer chez elle, Marie découvre que son vélo a été vandalisé. Le directeur de sa banque lui propose alors de la raccompagner. Elle accepte. Violée dans la voiture avec une violence qui n’a d’égale que le cynisme du criminel, elle se retrouve peu après jetée en bas de chez elle, non seulement bafouée et humiliée mais meurtrie dans sa chair, salie, souillée au-delà de l’imaginable. Plus encore que la honte, le déshonneur, la perte d’une situation, le sacrifice de son confort matériel, l’adrénaline malsaine d’un sale secret, la peur de l’abandon, c’est le silence qui domine. Une chape de plomb. Un silence dans lequel elle se mure. Et plus encore lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte.

Un piège qu’elle se tend et dans lequel elle s’enferme. On vire alors du drame à la tragédie. À mesure de la montée en puissance, non de l’action puisque le pire est déjà advenu dès l’incipit, mais des sensations, l’effroi monte en nous, que l’on soit lecteur ou lectrice ; car la sensibilité de la romancière est si communicative, ses descriptions si organiques tout au long du récit dans sa volonté de montrer que l’agression sexuelle ne démolit pas que la surface mais également l’intérieur, que l’on a l’impression d’habiter le corps meurtri de Marie. Renfermée sur sa douleur, elle est de plus en plus agressive, violente, fermée, froide, indifférente à son entourage. Le corps lâche, tout se délite, elle se laisse dépérir. Salie, elle se résigne à sa saleté. En vient à se dégoûter, à maltraiter son enfant, à le menacer lorsqu’elle ne lui est pas totalement indifférente, tente même de le défenestrer faute d’avoir pu le poignarder in utero.

Convaincue que l’affranchissement d’une femme devient total lorsque ce n’est plus son esprit qui décide mais son corps, Marie se reproche sa lâcheté, sa faiblesse, sa culpabilité. Comment fonctionne le corps d’une femme ? Inès Bayard a voulu creuser ce mystère-là.

Signé d’un autre inconnu du nom de David Diop (né en 1966), Frère d’âme (Le Seuil) est aussi un premier roman (il y en a eu un précédent mais sans diffusion car publié à compte d’auteur). Deux noirs par une aube blafarde de la Première Guerre mondiale. Deux tirailleurs sénégalais de l’armée française, Alfa Ndiaye et Mademba Diop. Ils sont plus que frères puisqu’ils se sont choisis comme frères. Ils participent à un assaut sous un ciel de suie d’où il pleut du métal. L’un des deux tombe atrocement blessé. Il supplie l’autre de l’égorger pour abréger sa souffrance. Le survivant déchaînera alors sa violence en participant au grand massacre loin de sa terre. Si le roman de David Diop est très précisément pathétique, c’est aussi qu’il mêle l’humour, l’ironie, la dérision, le burlesque même à l’horreur en actes. Quand le narrateur émerge de sa tranchée pour ramener un fusil du champ de bataille, il ramène toujours la main qui va avec. Le théâtre de la guerre où il a vu cent fois la mort, il en reviendra. La tête sur les épaules, mais la raison un peu absentée de la tête. Après la découverte de l’amour avec une infirmière, l’histoire s’achève comme un conte en Afrique. C’est une époustouflante coulée poétique pleine de soldats toubabs et de soldats chocolats, de chefs et de pas chefs, de dévoreurs d’âme et de petits obus malicieux, d’ennemis aux yeux bleus et de collection de mains coupées, de voix qui explosent dans la tête et du ventre de la terre. Dans son univers de soldats sorciers, tout se dit et se fait par la vérité de Dieu. Les tranchées sont pleines de sauvages des deux côtés. Que des fous de part et d’autre, ensauvagés par la violence qui leur est imposée, car il faut être fou pour monter à l’assaut en sachant qu’il n’y a aucune chance d’en sortir comme on y était entré.

On ne voit pas comment ces premiers romans pourraient échapper à un grand prix d’automne. Ce ne serait que justice ; cela aurait également le mérite de bien refléter les tendances et l’esprit de cette rentrée. Mieux en tout cas que les deux polémiques qui ont agité le landernau littéraire. Le premier à cause de l’initiative de Patrick Besson de faire figurer dans la sélection du Renaudot un roman autoédité chez Amazon, ce qui aura surtout comme conséquence pour les jurés, outre la colère des libraires, de recevoir désormais des milliers de livres publiés à compte d’auteur (ils ne connaissent pas leur bonheur !). Le second, faisant écho à une pression critique diffuse lancée début juin pour couronner Le Lambeau de Philippe Lançon, récit autobiographique il est vrai admirable. Ce serait agir au mépris d’une histoire, de règlements et d’usages qui imposent de distinguer une œuvre d’imagination ; et quand on en voit déjà s’empresser de voler au secours du succès (sorti en mai, il a dépassé les 100 000 exemplaires) en le sélectionnant dans la catégorie « romans », on se dit qu’à la place de l’auteur, on supporterait mal l’indignité qui fait considérer le récit de la tuerie de masse perpétrée à la rédaction de Charlie Hebdo par des islamistes comme une fiction.
 
 
© Francesca Mantovani / Gallimard
Les romans attendus d’auteurs connus souvent déçoivent quand ceux inattendus d’auteurs inconnus souvent sur-prennent.
 
2018-10 / NUMÉRO 148