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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Le zajal ou la poésie populaire libanaise
Mettant en scène un, deux ou plusieurs poètes souvent réunis autour d’une table bien garnie, le zajal, qui renvoie au langage de la vie quotidienne, en termes de joie, de tristesse, d’amour ou d’héroïsme, est improvisé et chanté sous forme de dialogue ou de défi. Enquête sur un fleuron du patrimoine oral libanais.

Par Joseph ABI DAHER
2008 - 10
Selon les historiens, le zajal libanais serait né il y a près de huit siècles, sachant que le premier « zajjali » (poète du zajal) dont nous sont parvenues les traces est Sleiman al-Achlouhi (1270 -1335) du Akkar. Son zajal, composé de 60 vers, est toujours conservé à la bibliothèque du Vatican (n° 214). Le poète y décrit la destruction de la ville de Tripoli suite à son invasion par le roi bahrite al-Mansûr Sayf ad-Dîn Qala’ûn. L’un des zajals les plus célèbres reste celui d’Ibn Al-Qilâ‘i – l’évêque Gibrâyel al-Qilâ‘i (1440-1516) –, originaire de Lehfed à Jbeil. L’auteur y décrit la détresse du Kesrouan suite à sept ans de blocus.
À une période ultérieure, d’autres poètes du zajal ont fait leur apparition, dont le fameux Sargis al-Smar Jbeili, auteur d’une élégie touchante sur la conquête de l’île de Chypre intitulée  Poème écrit avec lettres de l’alphabet  (1570) ainsi que d’une élégie rédigée en lettres syriaques relatant des événements à Tripoli et dans d’autres régions libanaises. Parmi les anciens zajjali, on note une forte présence de prélats au sein de l’École maronite de Rome.

Nouvelle ère

Depuis la fin du XVIe siècle, le zajal a commencé à prendre une nouvelle orientation en s’éloignant de l’historiographie et de la thématique religieuse. En témoignent ces vers célèbres de l’émir Fakhreddine II quand il voulut riposter à la raillerie de Ãl-Sifa sur sa petite taille :

Petits de taille nous sommes mais grands aux yeux des ennemis Du bois de peuplier vous êtes et pour ce bois nous sommes la scie Au nom de Tiba, ZamZam et du prophète élu Je ne construirai le palais qu’avec les pierres du Akkar.

Peu à peu, le zajal s’est diversifié et s’est rapproché par ses mesures de la poésie littéraire éloquente et de la prose rimée. L’influence de la langue syriaque sur ses mesures, expressions et termes est évidente. Les accents régionaux y ont également laissé leur trace, faisant du zajal un mélange de dialectal et de littéral. Le chanteur du zajal a été baptisé « al-Qawwal » (celui qui dit) et le zajal lui-même « al-Qawl » ou « al-Mouanna ». Ce dernier se réfère à certains chants des anciens syriaques du Liban et ses mesures sont dérivées de leurs psaumes, cantiques et poèmes. Parmi les différentes versions du zajal figurent « al-Qarradi, al-Mouwachah » – dont certaines mesures proviennent des poèmes andalous –, « al-Hudaa’  » ou « al-Hourouba » chanté pour les heureux événements comme les victoires ou la célébration du retour des vainqueurs. Quant au zajal chanté durant les occasions funèbres, il est connu sous le nom de « al-Nadeb » (lamentation).

À signaler également que certains chants folkloriques sont composés sur les mesures du zajal tels la « Zalghouta » ou la « Zaghrada », « Abou al-zoulof », la « Moulaya » et la « Ataba », même si plusieurs historiens affirment que ce dernier chant est étranger au zajal libanais tout comme  le « Baghdadi » et le « Chourouqi ».

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle et avec l’ouverture sur les autres cultures que les particularités du zajal libanais ont été clairement définies. Plusieurs études et œuvres sur le zajal ont été publiées dont  Ousoul al-Lougha al-Arabiyya al-Aammiyya  (Les Fondements de la langue arabe populaire) de l’orientaliste français Herbin (Paris, 1775), qui a été cité par Najib al-Akiki dans son ouvrage  al-Moustachriqoun  (Les Orientalistes) (Le Caire, 1947),  Ousoul al-Lougha al-Arabiyya al-Mahkiyya  (Les Fondements de la langue arabe dialectale) d’Ahmad Farès al-Chidiaq (1856) et bien d’autres. Cette période qui a préparé le terrain à la renaissance du zajal libanais a vu l’émergence de célébrités dont le prêtre Khalil Semaan Farah al-Féghali (le père de Chahrour al-Wadi), auteur des fascicules « Chams al-Mouanna al-Farida » (Le Soleil unique du Mouanna) et  Izraïl al-qawwalin al-Jouhala’.

La Renaissance du zajal


Au début du siècle dernier, le zajal libanais a connu une Renaissance grâce à laquelle son succès s'est étendu par delà les frontières nationales. Ses écoles se sont multipliées et son contexte a dépassé le cadre intime et familial, pour devenir l’objet de présentations sur scène. Il a gagné en professionnalisme et, par conséquent, en règles stables et fondamentales, avec Chahrour al-Wadi (Assaad al-Khoury al-Féghali, 1894-1937), qui a fondé la première troupe de zajal en 1928.

Entre 1943 et 1946, à cause de la situation politique tendue, les autorités sollicitèrent l’aide des troupes de zajal pour présenter des spectacles dans toutes les régions libanaises. Le gouvernement de l’époque n’ignorait pas que le public était parfois plus à l’écoute des zajjalis que des orateurs politiques ! D’après une chronique de l’époque, « c’était le gouvernement qui fixait la date et le lieu des spectacles. Il faisait accompagner les troupes de zajal par un fonctionnaire public qui établissait un rapport après chaque spectacle et le soumettait au bureau de publicité dirigé alors par Takkiedine al-Solh » !

Cette période connut également la consécration de Rachid Nakhlé qui fut surnommé « Prince du zajal  libanais ». Il fit entre autres découvrir le zajal et l’importance des zajjalis dans la culture à son ami l’écrivain Maurice Barrès, durant son séjour au Liban en 1914, qui affirma avant de partir : « À présent, je sais ce que j’ignorais. Je sais que vous, les poètes populaires, vous vivez chez les gens, alors que nous (les autres poètes), nous vivons dans leurs livres. C’est pourquoi vous êtes naturellement plus chaleureux que nous. »

Un intérêt mondial

Le zajal a aussi suscité l’intérêt de bon nombre d’intellectuels et de scientifiques, en particulier en Europe au niveau universitaire. Plusieurs ouvrages en arabe et dans d’autres langues ont été publiés sur son histoire, ses mesures et ses analogies avec l’arabe littéral. Des noms célèbres comme Gibran Khalil Gibran, Mikhaïl Naïmeh, Amine Rihani ou Élia Abou Madi se sont également essayés au zajal, prouvant ainsi l’importance accordée à ce genre par les hommes de lettres. L’expansion du phénomène a pris plusieurs formes : plus de vingt-deux revues et journaux ont vu le jour pour diffuser les poèmes des zajjalis et recenser leurs spectacles, festivals et symposiums. Des associations spécialisées ont également été créées à l’instar de Imarat al-Zajal,  Rabitat al-Zajal al-Loubnani , al-Jami’a al-Zajaliyya  et Ousbat al-Chi’r al-Loubnani.

Les groupes de zajjalis ont continué à se multiplier (Michel Kahwaji, Tanios al Hamlawi, William Saab, Khalil Roukoz, Moussa Zgheib, Zaghloul el-Damour, Elias Khalil, Hanna Moussa, Antoine Saadé, pour ne citer qu’eux) et à se diversifier (on pense ici aux chansons satiriques d'Omar al-Zeenni, le « Voltaire de l’Orient »). Le zajal est apparu sur les ondes, à la radio et à la télévision (Télé Liban transmettait une émission de zajal), ainsi que dans les festivals, les soirées musicales et théâtrales. Nombres de troupes sont parties en tournée à l'étranger, véhiculant ainsi une image éclatante de la « poésie chantée du Liban » et ravivant la nostalgie du pays au sein de la diaspora.

 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149