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Essai
La franc-maçonerie en terre d'islam
Thierry Zarcone est un spécialiste reconnu de l’histoire de l’islam en Turquie, du soufisme en Asie et de la franc-maçonnerie. Il analyse ici avec minutie les relations supposées entre l’émir Abd el-Kader et la franc-maçonnerie.

Par Henry Laurens
2019 - 10


Né en 1808, l’émir est un personnage qui, dès les années 1840 lors de sa résistance à l’invasion française, est devenu une personnalité connue pratiquement mondialement. Pour bien des contemporains, il est l’une des incarnations majeures de l’islam du XIXe siècle. Combattant chevaleresque, il est aussi un pratiquant du soufisme. À partir de sa reddition en 1847, il se consacre essentiellement à la réflexion religieuse. Il est libéré en 1852 par Louis-Napoléon Bonaparte, encore prince-président, et est autorisé à s’exiler à Brousse (Bursa), en Anatolie, avec une très confortable pension. En 1855, il demande et obtient de s’installer à Damas. Autour de lui se sont agglomérés un grand nombre d’Algériens qui ont fui la conquête française. L’Émir dispose ainsi d’un grand nombre d’hommes armés.
Lors des événements de 1860, il sauve avec ses hommes un grand nombre de chrétiens du massacre. Il est alors salué partout dans le monde comme un héros et un humaniste oriental, pourfendeur des fanatismes et apôtre de la tolérance interconfessionnelle. Les maçons français voient en lui un homme converti aux Lumières principalement après sa captivité en France, lorsqu'il « a travaillé en Syrie à s'assimiler les notions d'une civilisation étrange aux yeux d'un Arabe et d'un musulman ; et qui, enfin, converti en partie à nos idées, s'est dressé à l'encontre du fanatisme des siens et a sauvé du massacre douze mille chrétiens ».
Il est ainsi invité à s’initier à la maçonnerie et il s’ensuit une correspondance entre l’Émir et une loge dépendant du Grand Orient de France. Il est initié le 18 juin 1864 à Alexandrie (il n’y a pas de loge à Damas). La cérémonie est organisée par une loge affiliée au Grand Orient de France, appelée Les Pyramides d'Égypte. En1865, l’émir lors d’un voyage en France fait une déclaration rapidement célèbre : « Je considère la Franc-Maçonnerie comme la première institution du monde. À mon avis, tout homme qui ne professe pas la foi maçonnique est un homme incomplet. J'espère qu'un jour les principes maçonniques seront répandus dans le monde entier. Dès lors tous les peuples vivront dans la paix et dans la fraternité. »

Après cette date, ses relations avec la maçonnerie se distendent, mais il ne s’oppose pas à l’initiation de deux de ses fils à Beyrouth. Ils deviennent des membres actifs de la maçonnerie en Syrie du vivant de leur père. Il en est de même, après sa mort, pour des petits-fils et des neveux. Il faut se rappeler que la franc-maçonnerie joue le rôle d'un club de notables qui présente deux spécificités généralement absentes dans les autres sociabilités élitistes : son ouverture à toutes les confessions religieuses dont les membres se rencontrent sur un même pied d'égalité, et la possibilité de fraterniser avec des Européens. Cela n’interdit pas d’être un pieux musulman et d’être d’inspiration soufi.

Pourtant dans les premières décennies on va commencer à nier l’appartenance maçonnique de l’Émir. Cela va devenir la règle dans les courants islamistes et nationalistes. Inversement, différents courants de la maçonnerie construisent l’image de l’Émir en homme des lumières. On va en faire le père spirituel de l’islam de France. Le regretté Bruno Étienne, maçon et biographe de l’Émir, va se servir de lui pour redonner un contenu spirituel à la maçonnerie française actuelle.

Ce livre très bien documenté, même s’il y a parfois des inexactitudes liées à une méconnaissance du contexte syrien de la seconde moitié du XIXe siècle, règle définitivement la question du lien d’Abd el-Kader à la maçonnerie et est une contribution majeure à l’étude de la mythologie qui a proliféré autour de l’Émir, aussi bien dans les milieux islamo-nationalistes que chez les tenants de la laïcité. En cela, il est un rappel à l’ordre dans la confusion contemporaine des discours.

 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
Le Mystère Abd el-Kader, la franc-maçonnerie, la France et l’islam de Thierry Zarcone, éditions du Cerf, 2019, 351 p.

 
 
 
 
2019-10 / NUMÉRO 160