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2019-08 / NUMÉRO 158   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
La construction de l’identité maghrebo-américaine


Par Farès Sassine
2019 - 08


Le livre que vient de consacrer Marie-Pierre Ulloa aux diasporas du Maghreb (Marocains, Algériens, Tunisiens) installées à la Silicon Valley est l’abrégé synthétique d’une thèse, mais offre de nombreux attraits pour nous et nos lecteurs. Il permet d’interroger notre migration à la lumière d’une autre ; il examine les stratégies de la langue française usitée par des Arabes en pays anglophone ; il aborde dans une perspective dynamique la question de l’identité si controversée aujourd’hui. À cela il faut ajouter la variété des angles d’approche abordés ethnique, culturel, linguistique, religieux, politique, sexuel… et l’aspect prenant d’un ouvrage qui sait se présenter non en « travail aride de sociologie » mais en « roman d’aventure de Maghrébins venus en Californie » selon F. Khosrokhavar dans sa préface dense et exhaustive.

À la base de l’enquête, effectuée de 2011 à 2015, 121 entretiens avec 92 Maghrébins résidant en Californie, certains des serial migrants (ayant vécu durablement en trois pays ou plus), la plupart en rapport permanent avec leur pays d’origine. Ils viennent de trois États en passant majoritairement et plus ou moins longuement par la France (et parfois le Canada)… Ils sont arabes ou berbères, musulmans ou juifs, femmes et hommes, gays ou transsexuels, descendants de moudjahidin ou de harkis… Ils narrent les péripéties de leur existence, leur adaptation, l’invention d’une nouvelle forme d’identité, celle de Maghrébins de Californie. Ils vivent à l’extrême occident des États-Unis entre San Francisco, la Silicon Valley, Los Angeles et San Diego… Cette région leur rappelle les pays méditerranéens d’où ils viennent. Elle a surtout en propre d’adjoindre au rêve américain de liberté et de prospérité l’avant-garde des techniques de pointe universelles. Ce qui en fait un lieu de mobilités internationales et d’attraction d’élites françaises. 

La présence démographique maghrébine en Californie est inférieure en nombre à celle des communautés iranienne, égyptienne ou libanaise. Elle est moins ancienne que les vagues arabes venues aux États-Unis du Machreq. Celles des Libanais, Syriens, Égyptiens ont commencé dans les années 1880 et se perpétuent. La vague d’immigration maghrébine date d’après 1965. Les Algériens en ont connu deux : une génération a été envoyée par les autorités avec l’objectif d’obtenir un diplôme et de rentrer au pays, mais le retour ne s’est rarement concrétisé ; la seconde est venue dans les années 1990 pour fuir la fitna sanglante. Ces deux générations, dont la seconde désenchantée, présentent des caractéristiques distinctes : « elles n’ont ni le même état d’esprit sur le pouvoir algérien, ni le même rapport à l’ancienne puissance coloniale, ni la même attitude envers la religion et ‘l’arabité’. » Les migrants du Machreq ont donc plusieurs longueurs d’avance en termes d’intégration. Leurs communautés forment le plus fort contingent d’Arabes en Amérique et les groupes les plus influents. Pour de nombreux Maghrébins, ils méprisent « notre » arabe (en raison des nombreux termes empruntés au français) et mettent en question « notre » authenticité (en raison de l’appartenance berbère). 

L’enquête essentiellement « qualitative » de l’auteure montre une diaspora « ambitieuse, travailleuse et polyglotte » : chauffeurs de taxi, maîtres boulangers, propriétaires de boutique, entrepreneurs, restaurateurs, ingénieurs, universitaires, médecins… Les différentes classes sociales sont habitées toutes par l’ambition du rêve américain, celle de parents pour donner à leurs enfants un destin meilleur et plus intégré. 

La langue française, comme les sentiments portés à la France, occupe une place importante dans l’étude, vu les usages patents qu’en font les Maghrébins. Elle permet aux migrants des trois anciens pays colonisés de communiquer entre eux au-delà des parlers propres à chaque contrée et de se distinguer des autres Maghrébins (Libyens et Mauritaniens). Ils voient en elle un atout qui les rehausse aux yeux des Américains. Elle leur permet d’investir des métiers (boulangerie, restauration, enseignement…) où la « frenchness » est affichée. Preuve en est cette enseigne d’un Maghrébin montrant « un boulanger chic portant toque et chaussures Richelieu qui allie luxe à la française, air de titi parisien et touche artisanale stéréotypée de la baguette sous le bras ». Kateb Yacine a dit du Français qu’il est un « butin de guerre ». La « langue déterritorialisée et minoritaire », loin du ressentiment et du malaise identitaire, gomme la touche « guerre » pour bénéficier du « butin ». Envers la France, des sentiments « complexes et contradictoires » s’intriquent. Le ressentiment à l’égard de la vie de banlieue peut persister, mais s’accompagne de reconnaissance pour les études gratuites, de nostalgie de la sécurité sociale… Une certaine « culpabilité » pour avoir quitté la France peut même poindre. Mais l’« espace triangulaire » C-F-M ne cesse de se redessiner. 

Les marqueurs culturels transmis à travers deux ou trois générations de Maghrébins en Californie sont nombreux. À leur tête on trouve la cuisine et certains interdits alimentaires. Le couscous n’est pas seulement un plat mais un lieu d’hospitalité et un fait social total. La passion pour le football se perpétue. Le décor de l’espace domestique, avec la présence ubiquiste de la Khamsa (main de Fatma) et des réminiscences méditerranéennes, sert de toile de fond. L’usage d’une ou de plusieurs langues, l’islam « plus ethnique que religieux pour la plupart », des cadres associatifs tracent une hyphenated identity (identité à trait d’union : afro-american…)

Dans les limites configurées par l’étude, l’intégration des Maghrébins, musulmans ou juifs, en Californie est globalement réussie. « Ils épousent les valeurs américaines et californiennes : l’esprit d’entreprise, la prise de risque, l’ambition de réussite professionnelle et sociale, le progrès social et l’ouverture aux autres. Ils conjuguent affirmation de leurs différences ethniques et sentiment d’appartenance à la nation américaine, à la ‘ communauté des citoyens’ ». On l’estime plus réussie que celle des minorités noires ou hispaniques et on les compte dans le groupe majoritaire des blancs dits « caucasiens ». Le Maghrébin est plus éduqué que l’Américain moyen et le Californien moyen, a un revenu médian supérieur… Leur propre récit fait part d’une meilleure intégration en Californie qu’en France, mais la comparaison est difficile vu le caractère démographique « massif » d’une migration et « anecdotique » de l’autre. Dans tous les cas, leur islam cherche à être une « religion américaine », pas de ségrégation à leur égard en Californie et pas de minorité radicalisée en leurs rangs.

L’extrême Occident n’a pas réussi à unifier les immigrants maghrébins : musulmans et juifs se tournent le dos surtout en raison du conflit palestinien, pas de mariages mixtes, pas de couscous commun. Les harkis sont encore tenus à distance… S’ils ne rencontrent pas des résistances locales, ils doivent faire face à des aléas collectifs comme les pratiques et discours de Donald Trump. Les réseaux sociaux leur offrent des armes nouvelles mais elles sont à double tranchant. Les printemps arabes leur ont donné une nouvelle fierté.

 
 BIBLIOGRAPHIE
Le Nouveau Rêve américain, Du Maghreb à la Californie de Marie-Pierre Ulloa, préface de Farhad Khosrokhavar, CNRS éditions, 2019, 384 p.

 
 
 
D.R.
« Ils épousent les valeurs américaines et californiennes : l’esprit d’entreprise, la prise de risque, l’ambition de réussite professionnelle et sociale. »
 
2019-08 / NUMÉRO 158