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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
La France totalitaire


Par Antoine de Tarlé
2019 - 05
Crois ou meurs. Histoire incorrecte de la Révolution française de Claude Quétel, Taillandier/Perrin, 2019, 507 p.


Le grand historien Claude Quétel, spécialiste de l’Histoire de la médecine et de la Seconde Guerre mondiale, souhaitait depuis longtemps écrire l’histoire, son histoire, de la Révolution française. Il reconnaît dans l’annexe historiographique de cet ouvrage que des dizaines de milliers de livres – certains fameux comme les travaux de Michelet ou de Taine, d’autres complètement oubliés – ont été consacrés à cet événement fondateur qui a bouleversé la France et le monde. Toutefois, Quétel estimait que la majorité de ces œuvres donnait une image trop positive de ces dix années de troubles. Se situant dans la lignée de François Furet et de son texte fondateur Penser le Révolution française (1978), il s’engage résolument en adoptant d’emblée une vision critique d’événements qui ont suscité de multiples interprétations.

Dans son avant-propos, l’auteur tranche un débat qui remonte au XIXe siècle et qu’a longuement traité François Furet. Faut-il considérer, comme ce dernier, que la Révolution, après avoir apporté à l’humanité le texte sacré de la Déclaration des droits de l’homme, a sombré dans les excès et la tyrannie, ou faut-il, à l’instar de la plupart des historiens anglo-saxons, condamner en bloc un bouleversement marqué dès le départ, dès le 14 juillet 1789, par les excès de tous ordres et des crimes injustifiés ?

La position de Quétel est claire, pour lui, et il reprend, en lui donnant un sens opposé, la fameuse phrase de Clémenceau : « La Révolution est un bloc ». Non pas comme le voulait Clémenceau, un bloc de progrès et d’espoir pour l’humanité, mais une succession de violences marquée par un total mépris des droits les plus élémentaires et ne pouvant que déboucher sur quinze ans de dictature militaire de Napoléon.

Il est vrai que son récit de cette histoire tragique ne nous fait grâce d’aucune des exactions de foules déchaînées menées par les sans-culottes parisiens. L’auteur montre de manière convaincante que les germes de la guerre civile étaient en place dès la convocation des États généraux. Ensuite, une succession de décisions catastrophiques a mis le pays à feu et à sang. Ce fut la première constitution qui se révéla inapplicable, la constitution civile du clergé qui entraîna la révolte de l’Ouest du pays, l’entrée en guerre contre le reste de l’Europe et enfin, l’exécution de Louis XVI et, plus scandaleuse encore, celle de la reine Marie-Antoinette. 

Quétel analyse aussi le rôle majeur joué par le club des Jacobins qui, sous l’impulsion de Robespierre et de ses proches, amorce la mise en place d’un système totalitaire, le premier de l’ère moderne, s’appuyant sur le tribunal révolutionnaire et la Terreur et faisant fonctionner la guillotine à plein régime. L’exécution de Robespierre par ses anciens partisans qui craignaient désormais pour leur vie, met fin à cette dérive qui suscitera bien des imitateurs dans le futur. Il faudra encore quatre années de crise pour que le Directoire, à bout de souffle, passe la main au général Bonaparte, le 18 Brumaire, mettant un terme définitif à la Révolution.

Au terme de cet ouvrage, le lecteur ne peut manquer d’être frappé par l’actualité de certains épisodes révolutionnaires. Les pillages de l’époque, dont fut notamment victime Notre-Dame de Paris, rappellent les dégâts causés par les « gilets jaunes » sur les Champs-Elysées en novembre dernier. Les porte-parole de ce mouvement font d’ailleurs fréquemment référence à la Révolution et à la guillotine dont la maquette figurait sur certains ronds-points.

Néanmoins, le livre ne répond que partiellement à une question de fond qui avait été traitée en son temps par Tocqueville dans son essai L’Ancien Régime et la révolution : comment expliquer cette vague de colère qui déferla sur la France dès l’été 1789 et s’alimenta de l’absence de réaction de la monarchie absolue, toute puissante en apparence ?
Louis XVI porte une large part de responsabilité dans cette situation. Il n’était pas équipé pour faire face à une crise d’une ampleur inégalée et proposer les solutions tenant compte de l’esprit de l’époque et des leçons de la Révolution américaine. Comme la Russie de Nicolas II, la France de l’Ancien Régime avait besoin de réformes audacieuses pour sauver l’essentiel. Au lieu de cela, le pays ne cessa de dériver dans un climat d’anarchie sanglante et le roi capitula face à des émeutiers parisiens de plus en plus violents et extrémistes. Tocqueville souligne que les régimes sont plus vulnérables quand ils engagent des réformes que quand ils restent immobiles. La monarchie française fut trop timide et ne parvint jamais à proposer un plan cohérent de mutations fiscales et administratives.

Il n’en demeure pas moins que la violence, qui se déchaîna bien avant la Terreur de 1793 et, comme l’évoque Quétel, n’épargna ni les femmes ni les enfants, reste une énigme. La France était-elle frustrée à ce point ? Il faut espérer que de récents travaux sur ce thème de chercheurs anglo-saxons seront bientôt mis à la disposition du public francophone.


 
 
D.R.
 
2019-07 / NUMÉRO 157