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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Le journaliste en empoisonneur


Par Chibli Mallat
2019 - 05



«Poison ». Ainsi résume Jihad el-Zein son métier de journaliste vers la fin de son ouvrage. La formule est percutante, une âme plus charitable dirait simplement « critique ». L’essence du métier est la critique de la société, mais cette critique est l’apanage d’un type particulier de journaliste, celui d’éditorialiste. On voit Zein louvoyant, avec un peu d’incertitude entre le journaliste du quotidien habituel, l’éditorialiste et celui d’enquêteur. L’absence, dans nos traditions moyen-orientales, du journaliste-enquêteur, celui qui crée le fait par ses recherches, est au-delà du traitement de Zein dans l’ouvrage, avec ses regrets. De temps en temps, nous le voyons quand même avouant avoir refusé de « révéler des “faits” » notés au gré de ses entretiens avec des protagonistes variés, choisissant sciemment, par exemple, de ne pas mentionner le gros cigare arboré par Tarek Aziz à un moment où les sanctions appauvrissaient cruellement les Irakiens. Dans l’ensemble, cependant, c’est de l’éditorialiste qu’il s’agit dans cette profession noble, dangereuse, et peut-être mourante.

L’ouvrage offre alors une double ouverture d’avenir, la première sur le métier : réflexions sur le journalisme du responsable de la page « opinion » dans un grand quotidien politique, au Safir puis au Nahar, les moyens de l’analyse, la variété et la perversité du lecteur, la censure et surtout l’auto-censure, et le « poison ». Ce    métier pécheur (de péché, ithm) d’éditorialiste, peu de journalistes dans le monde arabe ont eu une carrière aussi riche que celle de Zein. Pendant près de quarante ans, juste après sa licence de droit, il l’a exercé dans une vision érudite. Zein est sans doute le seul rédacteur dans le monde qui permet les notes en bas de page dans les articles qu’il publie. C’est le seul qui avait ouvert sa page à un article en français, lorsque Jacques Chirac avait visité Beyrouth. Il avait, il est vrai, la latitude d’un patron en Ghassan Tuéni qui savait apprécier le péché créateur chez ses journalistes et qu’il encourageait.

L’ouvrage, dans une autre ouverture, est une réflexion sur le politique, et je le conseille aux jeunes autant dans le cursus universitaire médiatique que dans celui des politologues. Le politique tel que vu par Zein est décapant. Chaque réflexion, presque chaque phrase, interpelle la curiosité en porte-à-faux avec le libéralisme ennuyeux et bon ton qu’on trouve souvent dans les grands journaux d’Occident, The New York Times, Le Monde, The Guardian. La page Kadaya de Zein est iconoclaste, non seulement par les avis qui y diffèrent, mais surtout par les contributions de Zein lui-même, toujours surprenantes, toujours, comme il dit, pécheresses, toujours, comme le titre de ce recensement, empoisonneuses. On retrouve ce souffle inquisiteur et différent à chaque page.

Ainsi de la position de Zein sur la Syrie. Il faut, dit-il une fois de plus dans cet ouvrage, arrêter la guerre par n’importe quel moyen, y compris en acceptant qu’Assad reste au pouvoir. Normaliser, quoi. Il lui reste donc peu d’amis de l’opposition syrienne, lui qui leur avait ouvert ses pages dans les moments effroyables de la dictature, bien avant la grande révolution de 2011. Normaliser avec Assad, on retrouve cette discussion dans l’ouvrage, avec bien d’autres, par exemple un petit éloge de Paul Wolfowitz, que Zein avait rencontré en 2003, et duquel il avait entendu des propos critiques d’Israël. On voit l’équilibrisme, même si le jeune Assad n’a jamais reçu une accolade « démocratique » dans les propos de Zein. Alors, que répondre ? Oui à la normalisation pour que la guerre s’arrête, coûte que coûte ? 

J’ai un autre avis, mais il n’est pas important dans le contexte condensé de cette présentation. Car cette réflexion sur la Syrie représente l’une parmi des dizaines de réflexions profondes dans ce livre, et on est interloqué par le nombre et la densité de ces interrogations au détour des pages. Le péché, le poison, est le fil directeur de cette multitude engageante d’une autre approche du politique. C’est un livre, de plus, tellement bien écrit.

D’empoisonner le quotidien fastueux de la politique, encore faut-il en avoir les moyens intellectuellement. Zein rappelle qu’un journaliste qui n’écrit pas, ou qui ne peut pas écrire, devrait s’abstenir de faire du journalisme, avis à la plupart des talk hosts qui peuplent nos télévisions. Mais aussi, il faut lire, lire, lire. Voici l’autre appel puissant de l’ouvrage aux jeunes journalistes, comme aux jeunes politologues.

Ghassan Tuéni aurait aimé ce livre, je ne puis penser à un lecteur que cet ouvrage aurait mieux engagé.

 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Al-mihna al-aathima : Naqd tajribati fil-kitaba al-siyasiyya (La profession pécheresse : Critique de mon expérience dans l’écriture politique) de Jihad el-Zein, éditions Riad el-Rayyes, 2018, 319 p. 
 
 
D.R.
Ghassan Tuéni savait apprécier le péché créateur chez ses journalistes et l'encourageait. Peu de journalistes dans le monde arabe ont eu une carrière aussi riche que celle de Zein.
 
2019-07 / NUMÉRO 157