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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
La libre communauté des hommes


Par Jad Hatem
2019 - 04

Sous le titre intriguant et quelque peu provocateur de l’ouvrage d’Armand Pharès, Au « non » de Dieu, se cache une intention profonde qui ne vise pas moins qu’à une reconsidération du rapport de la transcendance à l’humain et ceci à divers degrés car si la transcendance est telle, elle qui est sans forme, il est clair qu’elle détermine l’ensemble des formes existentielles, affectives, sociales et culturelles. Ce qui dit assez que le Non inaugural, s’il prend ses distances avec la formule traditionnelle, « Au nom de Dieu », ne verse pas pour autant dans quelque nihilisme que ce soit, négateur des hommes (le non que Dieu leur adresserait) ou de Dieu même (le non qu’on opposerait soit à son existence, soit à ses commandements). S’il a fallu déplacer les lignes, à la faveur d’un calembour, c’est au dessein non pas d’annuler l’être, mais d’inverser les priorités. 

Le premier chapitre, matrice de toute l’œuvre, porte en effet sur l’être et le non-être. Termes susceptibles de recevoir plusieurs significations, mais que l’auteur s’empresse de définir, quitte, par la suite, à en élargir le domaine d’acceptions : par l’être est signifié ce qui est saisi par les sens et la raison, même si de façon incomplète. Disons que l’être délimite le champ du circonscriptible même si tout n’y est pas parfaitement élucidé. Le non-être, quant à lui, se présente d’abord comme l’infinité des états dans lesquels nous ne sommes pas et ne serons jamais, ce qui recouvre le passé dont nous ne fûmes pas contemporains, notre propre passé aussi, d’une certaine manière, et, dans l’immensité de l’avenir ce qui n’aura pas lieu pour nous en tous cas. Nous sommes pour ainsi dire environnés de non-être et la notion doit se comprendre comme exprimant la relativité et la relation (chacun est soi-même et non-être pour un autre), dont Dieu évidemment car nous ne sommes et ne serons jamais Dieu, mais aussi Dieu n’est pas de ces choses qui sont saisissables, et de ce fait, il ne relève pas de l’être. Sur ce plan-là, Armand Pharès adopte résolument la théologie négative. Le remarquable est que ce choix qui paraît exagérément s’élever jusqu’à l’extrême abstraction a une incidence politique immédiate. Le Dieu qui relève de l’être doit forcément apparaître comme une chose parmi les choses et devoir, pour cela, entrer en rapport de friction avec les choses. Suit de là la nécessité pour lui de détenir la toute-puissance que ses fidèles s’empressent d’inféoder à leurs ambitions. Théologie politique qui est tenue en échec par une autre : « Les révélations du Dieu unique et tout-puissant, souvent récupérées par les tenants du pouvoir à des fins opportunistes, ont été régulièrement accompagnées d’un autre regard, une sorte de contre-pouvoir des prophètes rappelant à leurs adeptes que leur Dieu ne pouvait être “mis en boîte”. Ces prophètes ne servaient pas à légitimer le pouvoir politique, bien au contraire, très souvent ils le critiquaient et même s’y opposaient. Ce sont tous les mouvements religieux mettant en avant la non-accessibilité de Dieu, le mysticisme… la communication avec une réalité transcendante non discernable par le sens commun. » Et de citer le poème de saint Grégoire de Nazianze Ô toi l’au-delà de tout. Ce passage explique comment le Dieu sans-forme détermine la forme politique autrement que ne le fait le Dieu possédant forme. Messianisme de la libre communauté fondée sur la reconnaissance réciproque et l’amour et guère de l’impériale loi devant s’imposer à chacun et à tous. Or c’est grâce au non que la chose est possible. C’est le même non de Dieu qui assure à l’humanité sa respiration théologico-humaine (par quoi l’humanité et la divinité ne se confondent pas) qui permet aux humains, par le moyen de la conscience d’altérité, de prendre la mesure de leurs libres relations intersubjectives. Il n’y a en effet d’amour et d’être pour autrui qu’au travers de l’autonomie (je ne suis pas autrui) et la certitude que nul ne sera autrui (chacun étant pour l’autre un non-être).

Considérons le passage suivant : « Pour nous humains, cette “relation-communion” se déploierait dans l’expérimentation et l’acceptation du “Non” ontologique et apophatique du Tout, fondateur et créateur de notre déploiement dans l’Être. Ce “Non” s’adresse à l’être de toute éternité et à nous, humains, de tous les instants, de façon mystérieuse et assourdissante. Il nous rappelle personnellement à travers la multitude, certes finie mais impressionnante et éprouvante, des “non-êtres-de-nous-mêmes” que sont les “Autres” et l’univers tout entier, et à construire laborieusement, par notre interaction avec eux, une communauté finie des “non-êtres-de-chaque-être” reflet d’une communauté infinie et intemporelle des Êtres au sein de Non-Être. » Ce qui revient à dire que n’était le Non primordial, hommes et nature eussent été confondus en une seule masse d’opacité. L’être privé de non-être fait obstacle à la diversité. Bienvenu est le vide séparateur qui fonde l’altérité et qui fait que les choses sont véritablement, et pour ce qui regarde spécifiquement l’homme, exister, c’est co-exister, l’avec impliquant une relation existentielle moyennant l’interstice qui met du jeu entre individus. Le non fonde ce que Platon appelle l’autre (to heteron), chaque chose devenant l’autre d’une autre en une communauté que Pharès qualifie d’infinie et d’intemporelle. Mais il est bien clair que cela ne se peut que dans Non-Être, autrement dit en Dieu, le généreux de la vie et le principe de la multiplicité, donation devant être partagée à égalité. 

Là aussi la portée politique de la « théologie » de Pharès transparaît. Si la nécessité d’accepter l’idée de non-être doit débuter par le Transcendant, elle doit s’étendre à tout l’humain et même à la nature. Pour en rester à l’humain, disons, avec l’auteur, que « refuser le Non-Être, c’est se condamner à l’extrémisme, l’exclusion, la haine et la violence », ce qui passe par le rejet de la différence.

Il a été dit que le Sans-forme, détermine l’ensemble des formes. Aux diverses structures de la socialité (justice, amour, savoir, art, corporéité jugement esthétique, etc.) le brillant essai de Pharès consacre des développements qui, si riches qu’ils soient, n’en reposent pas moins sur l’idée matricielle du non-être en sa double tonalité mystique et sociale. Idée qui seule, d’ailleurs, paraît à l’auteur de nature à assurer à l’humanité d’entrer sereinement dans la voie de ce qu’il désigne hardiment comme « foi universelle », laquelle dépasserait toutes les religions avec leurs lois et tous les athéismes. À cette foi il assigne la tâche de reconnaître que la vie est une donation (d’emblée déjà accordée, un oui) dont les humains sont fraternellement dépositaires (par la médiation du non), notion qui doit les aider à « construire leur vivre ensemble ici et maintenant ». Foi universelle qui se conçoit à la faveur de l’attribution à Dieu de la condition du non-être, sans laquelle il deviendrait toujours la proie des dogmatiques (quelque nom qu’il prenne) et souvent des violents.

 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Au « non » de Dieu d’Armand Pharès, éditions Jana Tamer, 2018.

 
 
 
D.R.
« Les révélations du Dieu unique et tout-puissant, récupérées par les tenants du pouvoir, ont été accompagnées d’une sorte de contre-pouvoir des prophètes rappelant à leurs adeptes que leur Dieu ne pouvait être “mis en boîte”. »
 
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