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2019-11 / NUMÉRO 161   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Une impossible retraite
Observateur de la politique française depuis plus d’un demi-siècle, Alain Duhamel publie ses souvenirs.

Par Lamia el-Saad
2019 - 02


À 78 ans, il se définit comme un « vieux chroniqueur » et confie qu’avec l’âge, « le sentiment de liberté ne cesse de s’accroître et que l’autocensure (…) disparaît d’elle-même ». Parallèlement à cela, « l’envie de dépeindre ce que l’on a vécu et observé ne cesse de grandir, comme si l’on redoutait inconsciemment de gâcher une matière politique périssable ». Le moment était donc bien choisi.

Il a animé des débats présidentiels parmi les plus mémorables et demeure, pour beaucoup, le coprésentateur (avec Jean-Pierre Elkabbach) de l’émission Cartes sur table qui doit des scènes d’anthologie à Georges Marchais. Toutefois, ne retenir de la très longue carrière de Duhamel que quelques images fortes et des répliques célèbres auxquelles il est à jamais indirectement associé est très réducteur.

De Mai 1968 à la volonté réformatrice d’Emmanuel Macron, il a été le témoin attentif de tout ce qui a fait la politique française des soixante dernières années. Souvent aux premières loges, comme lors du débat présidentiel du 10 mai 1974 qui opposa Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand, il en dévoile la préparation et les coulisses.

De chapitre en chapitre, il relate et analyse, entre autres, la « grande alternance » que représentent les deux septennats de Mitterrand, le suicide de Pierre Bérégovoy, le déclin du mitterrandisme, la réélection de Chirac face à Le Pen et l’élimination de Jospin dès le premier tour, mais aussi l’exercice du pouvoir par Sarkozy qualifié d’« hyperprésident » et dont le Premier ministre François Fillon était « plus populaire que lui », l’« assassinat politique » de Dominique Strauss-Kahn, la « désacralisation de l’image présidentielle » poussée « à son comble » par Hollande, la mise en examen de Fillon qui « se défend épouvantablement mal » face à une « justice expéditive comme elle ne l’a jamais été ».

Proche du pouvoir mais aussi de ceux qui l’ont exercé, il affirme que les divergences d’opinion n’empêchent ni l’admiration ni même l’amitié. C’est de Mitterrand qu’il fut le plus proche ; recevant celui-ci, plus d’une fois et pour quelques jours, dans sa maison de campagne. Il « adorait nos cèdres du Liban encadrant le paysage ». Si Duhamel précise que l’un des derniers dîners en ville de l’ancien président a eu lieu chez lui, il couvre son état de santé d’un voile pudique mais souligne, en revanche, la « vaillance admirable » de Pompidou face à sa maladie. Chirac lui accorda sa confiance au point de lui révéler qu’il est soucieux au sujet de l’une de ses filles. De Cohn-Bendit à Macron, l’auteur nous livre, sans langue de bois, une remarquable galerie de portraits : des descriptions extrêmement justes et parfois très circonstanciées de ceux qui ont exercé (même officieusement tels Pierre Juillet et Marie-France Garaud) le pouvoir.

Être observateur n’empêche évidemment pas d’être acteur de sa propre vie. Et c’est de cela aussi qu’il s’agit. Souvenirs d’enfance, de jeunesse, de ses débuts au journal Le Monde, de ses premières émissions télévisées, de son premier débat présidentiel de l’entre-deux-tours dont il dira que c’était, dans son parcours, une « consécration prématurée ». Vie privée, vie professionnelle, vie politique française, le tout s’imbrique étrangement bien et forme un ensemble très cohérent ; l’histoire individuelle s’inscrivant dans l’histoire collective. Ainsi, au sujet de Mai 68, il écrit que ce fut pour lui « un apprentissage politique accéléré et intense ».


Auteur de nombreux ouvrages, Duhamel a plusieurs cordes à son arc et a exercé toutes les formes de journalisme : radio (RTL), télévision, presse écrite. Avec une grande lucidité, il dresse le bilan d’une longue carrière qui a connu des hauts et des bas, revient sur ses erreurs et sa traversée du désert. 

Qui est-il vraiment ? Son visage rosé et volontiers souriant nous est familier au point que nous avons, à tort, le sentiment de bien le connaître. Au terme de cette fresque politique, le lecteur appréciera tout particulièrement l’absence totale d’amertume, d’aigreur, et de règlements de comptes et découvrira une personnalité des plus attachantes : l’homme derrière le journaliste.

Bien qu’il estime qu’il est temps de décrocher, il sait qu’il a encore des livres à écrire… Il assure avoir décliné « plus d’une fonction flatteuse : la direction générale de France 2 ou d’Europe 1 par exemple », des postes politiques aussi. « Observateur j’étais, observateur je voulais demeurer. »

BIBLIOGRAPHIE 
 
Journal d’un observateur d’Alain Duhamel, éditions de L’Observatoire, 2018, 330 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-11 / NUMÉRO 161