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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Les vies fascinantes des danseuses orientales


Par Tarek Abi Samra
2019 - 01

De nos jours, très rares sont les journalistes culturels qui abordent le sujet de la danse orientale. L’on pourrait avancer, en guise d’explication, que cet art n’est plus d’actualité ; que son âge d’or, ainsi que celui du cinéma égyptien, sont bel et bien révolus. Mais il est possible d’invoquer une autre raison : les connotations péjoratives encore associées à la danse orientale, à savoir que dans l’esprit de beaucoup, « danseuse » demeure plus ou moins synonyme de « prostituée ».

Mohammad Houjeiry, romancier (Les Oiseaux du désir, 2013) et journaliste, actuellement responsable de la section culture au quotidien en ligne Al-Modon, fait quelque peu figure d’exception : ayant déjà publié, au cours des sept dernières années, un grand nombre d’articles sur les plus fameuses danseuses égyptiennes, il en a regroupé certains en un seul volume paru récemment, intitulé La Passion secrète : les intellectuels et la danse orientale.

Ce livre très divertissant se lit d’une seule traite, même par un lecteur qui s’intéresse peu à la danse orientale ou qui en ignore presque tout. C’est que les vies des danseuses qui y sont racontées sont de véritables romans à rebondissements, où le désir de gloire, les passions amoureuses, les rivalités, les trahisons, les rumeurs sans nombre et les revers de fortune sont tous au rendez-vous.

Nombre de femmes sur lesquelles écrit Houjeiry sont devenues danseuses pour échapper à une existence de misère et à milieu familial répressif. Badia Masabni par exemple, danseuse orientale et femme d’affaire d’origine libano-syrienne qui, dans les années 1920 et 1930, ouvrit au Caire une série de lieux de spectacle que fréquentèrent diverses personnalités politiques et littéraires et dans lesquels firent leurs débuts des futures stars aussi célèbres que Tahia Carioca, Samia Gamal et Farid el-Atrache. Très tôt orpheline de père puis victime d’un viol à l’âge de sept ans, Masabni vécut avec sa mère dans une pauvreté extrême. Elles partirent au Caire à la recherche d’un parent fortuné dont elles ne retrouvèrent que la tombe ; Badia proposa alors à sa mère de retourner toutes les deux en Syrie : les voici dans le train, et juste avant le départ de celui-ci, la jeune fille s’enfuit du wagon pour rester toute seule dans la capitale égyptienne où elle réalisera son rêve de devenir riche et célèbre. 

Le destin de Samia Gamal fut aussi fabuleux. Issue d’une famille pauvre, elle fut traitée comme une servante par sa belle-mère, ce qui la poussa à s’enfuir de la maison parentale. Pour elle, la danse fut une revanche sur son passé, un moyen de se libérer de ses angoisses et de s’extraire d’un milieu qui avait voulu punir son corps.

D’autres articles, comme ceux consacrés à Tahia Carioca et à Souad Hosni (qui ne fut pas danseuse, mais qui dansa beaucoup dans ses films) sont également passionnants. Mais l’on ne peut omettre de mentionner que le titre du livre est quelque peu trompeur. Bien que Houjeiry rapporte abondamment ce que plusieurs intellectuels ont écrit sur les danseuses orientales, il ne fournit jamais une analyse du rapport des premiers aux secondes, ni de la fascination clandestine que ceux-là auraient ressenti pour celles-ci. Peut-être que cette passion secrète fut celle de l’auteur lui-même qui, dans un beau passage de l’introduction, confesse les désirs brûlants et douloureux éprouvés pour les danseuses et les actrices égyptiennes tout au long d’une adolescence passée dans un village retiré.


 BIBLIOGRAPHIE
Al-‘ushk al-sirri : al-muthakafoun wa-rraks al-sharki (La passion secrète : les intellectuels et la danse orientale) de Mohammad Houjeiry, Riad el-Rayyes, 2019, 224 p.

 
 
 
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2019-06 / NUMÉRO 156