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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Mahomet aux yeux de l'Occident


Par Henry Laurens
2019 - 01

Dans cet ouvrage, le médiéviste franco-américain entreprend de dresser le parcours des représentations européennes du Prophète, du Moyen-âge à nos jours. Pour la période la plus ancienne, on trouve deux versions correspondant à des publics différents. La première est celle des chansons de geste allant de la Chanson de Roland aux récits des Croisades. Dans cette vision populaire, Mahomet est soit l’un des dieux des Sarrasins soit une idole, soit les deux. On la retrouve dans des représentations figurées, aussi bien dans des manuscrits que dans des vitraux. La seconde, lettrée, s’appuie sur des textes venus des chrétiens d’Orient, puis dans la connaissance directe de certains textes musulmans : c’est un charlatan et un sorcier qui a feint d’être prophète afin d’épouser une femme riche et puissante et de prendre la tête de la nation arabe. À l’image de l’imposteur s’ajoute celle de l’hérésiarque ce qui revient à admettre que l’islam n’est pas une religion nouvelle, mais une déformation du christianisme et éventuellement du judaïsme. Ces polémiques contre l’islam sont particulièrement liées à la Reconquista espagnole et à la lutte contre les Turcs dans les Balkans à partir du XIVe siècle. Il faut noter l’exception du grand Nicolas de Cues qui reconnaît les bonnes intentions de Mahomet dans sa lutte contre les idoles même s’il méconnaît la vraie religion.

Aux XVIe et XVIIe siècles, la connaissance du Prophète se construit dans la lutte contre les Turcs et les guerres de religion entre chrétiens. Dans le premier cas, on se trouve dans une sorte de culture de guerre qui fait de l’islam le fléau de Dieu pour punir les chrétiens de leurs péchés. Dans le second, la référence à l’islam est une arme dans les polémiques entre protestants et catholiques. Ainsi Luther va jusqu’à dire que l’islam, en dépit de ses turpitudes, est moins pire que le papisme. Pour les polémistes catholiques, Luther est un nouveau Mahomet. Cette double disqualification risque de faire émerger un relativisme. Le danger vient en particulier du courant unitariste qui s’appuie sur l’islam pour réfuter la Trinité. Un Michel Servet se trouve ainsi pourchassé par l’Inquisition avant de finir brûlé vif dans la Genève de Calvin.

Dans les luttes religieuses du XVIIe siècle anglais, certains puritains radicaux font de Mahomet et de la première communauté des croyants le modèle d’une société républicaine et anticléricale. De l’autre côté, des royalistes voient dans Cromwell un imposteur proche du Prophète.

Dans la pensée des Lumières, Mahomet est à la fois l’imposteur traditionnel et le modèle du législateur et du conquérant. Il prend la position enviée du « grand homme ». La polémique contre l’islam est souvent le masque d’une critique du christianisme et cette religion est assimilée à une sorte de déisme. Il s’ensuit une sécularisation qui fait de Mahomet un personnage historique et qui ouvre à une science comparative des religions.

Pour Napoléon, Mahomet est un modèle. Lui-même a fait du charlatanisme en Égypte mais il a toujours eu une admiration pour le Prophète, législateur et conquérant : « Le Mahomet de Bonaparte est un Napoléon qui aurait réussi. » Chez les romantiques, l’image du « grand homme » se renforce. Pour les juifs d’Europe centrale et orientale, le Prophète apparaît comme le promoteur d’une religion réformée face à une orthodoxie religieuse étouffante. 

Les écrits consacrés au Prophète au XXe siècle sont innombrables. John Tolan s’intéresse surtout à Louis Massignon et Montgomery Watt, c’est-à-dire à un orientalisme d’inspiration chrétienne ainsi qu’à la question d’un œcuménisme étendu à l’islam.

Bien évidemment, toutes ces représentations se chevauchent et ne se succèdent pas de façon régulière. Ce parcours est révélateur des différentes problématiques de la culture européenne qui conduisent néanmoins à une accumulation des connaissances et à l’émergence d’une science des religions. L’auteur se refuse à aborder les débats plus contemporains sur le premier siècle de l’islam, mais il a réussi ce qui était son ambition : montrer qu’il existe un « Mahomet l’Européen » qui fait partie de la culture dite occidentale.

L’ensemble, d’une grande érudition, se lit très agréablement et fera certainement dans le grand public cultivé.


 BIBLIOGRAPHIE
Mahomet l’Européen, Histoire des représentations du Prophète en Occident de John Tolan, Albin Michel, 2018, 448 p.

 
 
 
« Le Mahomet de Bonaparte est un Napoléon qui aurait réussi. »
 
2019-06 / NUMÉRO 156