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Essai
Shakespeare entre deux visions du monde
Peut-on après tous les écrits sur Shakespeare, dont chaque œuvre, chaque vers, chaque mot ont été discutés et fait l’objet d’interminables polémiques, dresser « un portrait subjectif » du poète ? Eugène Green l'a fait.

Par Farès Sassine
2018 - 12


Eugène Green, cinéaste, écrivain et dramaturge, Américain devenu français, s’est attelé à la tâche de dresser un portrait subjectif de Shakespeare et l’a menée à bien dans un livre plein d’enseignements et d’attraits. Il n’ignore ni n’entend dissiper les ombres épaisses qui entourent la vie du dramaturge, mais parvient à dégager une hypothèse reposant sur « des éléments très sérieux » et qui semble bien accueillie par des biographes récents. Aussi évoque-t-il les toiles du Caravage pour souligner sa démarche : « une série de taches lumineuses surgissant des ténèbres ».

Dans la première partie de son ouvrage, consacrée à la vie de Shakespeare (1564-1616) et la traversée de son temps, Green entrecroise deux registres. D’une part, il glane les rares renseignements sur la vie du poète et essaie de les interpréter et de les raccorder. D’autre part, il insère les événements disséminés dans de grands cadres établis capables de les éclairer, d’aider à mieux les comprendre et qui ont indéniablement une forte valeur dénotative. Sur la langue anglaise, idiome hybride ayant une syntaxe double née de ses sources germanique et latine et une source duelle de vocables, sur la littérature anglaise qui fut lente à naître et ne vit le jour que dans la deuxième partie du XIVe siècle (Gower, Chaucer) nous avons des aperçus précieux ; de même, sur l’instabilité politique (lutte des dynasties entre elles et avec les autres protagonistes), les divisions religieuses (catholiques, anglicans, puritains), les famines et les épidémies…

On suit le départ de la campagne de John Shakespeare, père de William, pour Stratford-upon-Avon, son métier de gantier et son ascension sociale : père et fils tiennent à leur rang de gentilshommes dans la ville. En ce qui concerne la foi de la famille, les Shakespeare semblent, selon de nombreux indices, appartenir au catholicisme, pratiquer clandestinement son culte mais conserver les apparences d’obéissance à l’anglicanisme. C’est la fidélité intérieure du poète au credo romain et à sa vision du monde qui est au cœur des thèses d’Eugène Green et de son interprétation de l’œuvre.

Les courts chapitres sur l’éducation de William, son mariage et ses enfants, les 7 « années perdues » après 1585 sur lesquels nous possédons quelques éléments concrets sont suivies de considérations sur le théâtre anglais dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Deux forces le poussent, l’une culturelle perpétuant une tradition médiévale et riche de la redécouverte de l’antiquité pendant la Renaissance, l’autre est la naissance du capitalisme qui en fait un secteur économique prometteur. Les détails sont ici d’un grande importance, mais ne peuvent être tous cités : nécessité pour les comédiens de se mettre sous la protection d’un grand seigneur, situation, aspect et matériaux des théâtres, proximité avec bordels et tavernes louches, choix, production et respect des textes, part des « actionnaires » et « employés » dans les rôles et les gains… Shakespeare se donna un moment à la poésie narrative (Vénus et Adonis, Le viol de Lucrèce, Sonnets…) et le rang de poète était supérieur sur le plan social à celui d’auteur dramatique, mais son « sens bourgeois et pratique » et sa passion pour le théâtre l’ont ramené à l’écriture scénique. 

La seconde partie de l’ouvrage, sous le titre « Une clarté obscure », est censée éclairer l’auteur à partir de l’œuvre, mais son principal intérêt est de situer Shakespeare dans l’intelligence de son époque et de tenter de revisiter les grandes pièces à partir de cette illumination. 

Deux visions du monde coexistent dans l’ère shakespearienne ; leurs contradictions et leurs équilibres influent sa pensée et l’évolution de son œuvre dramatique. La première, héritée du Moyen-âge et de la Renaissance, liée au catholicisme, plaide pour la présence de Dieu dans le monde, pour l’ordre naturel et social par lui institué, pour une hiérarchie de classe immuable. L’autre, d’épanouissement récent, est le baroque qualifié d’oxymore : la raison y développe un modèle mécanique de l’univers mais sauvegarde un Dieu caché, réalité suprême non visible dans la création. L’ordre profane ne ressort plus du sacré, mais richesse et pouvoir sont, chez Luther et Calvin, fonctions de la réussite, expression de la volonté divine. La vie et l’œuvre de Shakespeare se trouvèrent au confluent des deux courants : il reçut la première par la famille et l’éducation, mais dut sa réussite sociale aux idées puritaines qui creusaient leur lit dans la vie publique anglaise tout en s’opposant radicalement au théâtre et aux autres arts.

Green bouleverse un peu la classification du folio de 1623 et répertorie les pièces en comédies, tragédies et tragicomédies. Renouant avec la tradition théâtrale grecque et la théorie qu’en donne Aristote, il montre que dans ces œuvres, mais non sans une angoisse dans certaines, une harmonie (sociale puis sacrée dans la comédie, l’inverse dans la tragédie) est rompue par le héros ; le rééquilibrage final est cathartique pour le spectateur. La tragicomédie (Mesure pour mesure, Le Conte d’hiver, La Tempête, 1604-1610) est le genre qui sied le mieux à l’ambigüité baroque. La catharsis y rejoint de près le dogme catholique : faute-contrition-absolution-Eucharistie.
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Shakespeare ou la lumière des ombres. Un Portrait subjectif d’Eugène Green, Desclée de Brouwer, 2018, 312 p.
 

 
 
 
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