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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
L’assaut de la grotte d’Ouvéa, tragédie du colonialisme


Par Oliver Rohe
2018 - 08


Quelques jours avant les élections présidentielles et régionales françaises de 1988, un groupe d’indépendantistes kanaks, menés par Alphone Dianou, pénètre dans une gendarmerie de l’atoll d’Ouvéa. L’objectif de l’opération – occuper le poste, retenir les gendarmes, hisser le drapeau du mouvement à la place du tricolore –, s’inscrit dans une stratégie de combat contre la politique impériale de l’État français et de ses récentes lois Pons défavorables aux indépendantistes. Le plan qui se voulait pacifique dégénère assez vite : des coups de feu sont tirés, des gendarmes tués, des Kanaks blessés. Le groupe se scinde peu après en trois : une partie des ravisseurs se dirige vers le sud de l’île avant de libérer ses otages indemnes trois jours plus tard ; les deux autres se rejoignent au nord et se réfugient dans une grotte avec les otages restants. De nouveaux otages seront faits les jours suivants, notamment le capitaine du GIGN Legorjus, en charge de traiter avec le chef des insurgés. Bien que souhaitée par les ravisseurs, la solution négociée est d’avance condamnée à l’échec sous la pression de l’armée massivement déployée en renfort et du gouvernement Chirac qui espère, alors, faire coup double : libérer les otages de la grotte d’Ouvéa en même temps que ceux du Liban pour l’emporter contre Mitterrand au second tour des élections. L’assaut est donné. Il fera 21 victimes, dont 19 Kanaks. Les corps d’Alphone Dianou, mort de blessures non soignées, et de certains de ses camarades exécutés, portent les marques de coups et de mutilations.

Joseph Andras écrit le récit de cette tragédie tardive du colonialisme français sans rien taire de sa sympathie pour le camp des dominés ; c’est là, en réalité, toute la probité de son entreprise littéraire : ne pas chercher à se cacher derrière une neutralité impossible et, à vrai dire, peu souhaitable, mais articuler ses sympathies à un travail d’enquête et de documentation irréprochable. Plus encore qu’une reconstitution minutieuse et contradictoire des événements de 1988, qu’un rappel fouillé, très précis, du contexte politique de ceux-ci, le livre (se) pose une question qu’il ne cesse de reconduire, sous plusieurs angles, tout au long de ses pages : comment cet ancien séminariste de 28 ans, Alphonse Dianou, dépeint par ses proches et ses compagnons, par tous ceux que Joseph Andras a convaincus de parler pendant ses séjours sur place, sous les traits d’un homme foncièrement bon et responsable, adepte de la non-violence, discret et charismatique à la fois, a-t-il pu faire le choix du soulèvement et même celui des armes ? Si Andras récuse sans difficulté les descriptions grotesques, souvent racistes, au moyen desquelles la presse et les protagonistes français de l’époque l’avaient réduit au rang de sauvage dérangé et terroriste, il n’écarte pas la possibilité – lointaine – que Dianou puisse être coupable de la mort de trois gendarmes tombés lors de la première phase de l’opération, cette hypothèse, comme d’autres, permettant par ailleurs à l’enquête et au récit d’avancer. Par quels arbitrages passe-t-on de la Bible au socialisme ? De la non-violence à l’action ? Quand la lutte change-t-elle d’échelle, sinon de nature ? 
L’un des mérites de ce beau livre est de tenter de répondre à ces interrogations fondamentales sans jamais conclure, sans jamais, non plus, chercher d’explications définitives dans la psychologie individuelle, celle-là même que le pouvoir utilise d’ordinaire afin de disqualifier qui a l’outrecuidance de le contester. Alphonse Dianou a choisi la voie de la lutte parce que l’histoire profonde aussi bien que la situation présente de l’archipel l’y conduisent peu à peu ; son choix sanctionne, en quelque sorte, une suite ininterrompue, séculaire, de vexations collectives : émeutes réprimées, assassinats de leader indépendantistes, acquittements judiciaires, matraquages de manifestations pacifiques, statut des lois Pons, accroissement des inégalités, etc. 

À travers la tentative de portrait de ce militant du siècle dernier, Joseph Andras parvient à rendre compte des luttes contrariées d’un peuple qui, encore aujourd’hui, aspire bien moins à l’exclusion de son « oppresseur » qu’à l’égalité.


 BIBLIOGRAPHIE  
Kanaky de Joseph Andras, Actes Sud, septembre 2018, 304 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150