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Essai
Metternich : l'Europe contre la violence révolutionnaire


Par Henry Laurens
2018 - 07

Mon ami, Luigi Migliorini, professeur à l’université L’Orientale de Naples nous livre ici un bijou d’érudition et d’intelligence. Pour un personnage dont la vie s’étend de 1773 à 1859 et dont une bonne partie le met au premier rang des personnalités de l’Europe, les trois cents pages de texte et la grosse centaine de pages de notes ne peuvent revendiquer une exhaustivité. Ce livre est plus néanmoins qu’un portrait, il est la recherche de la « vérité morale » du personnage marqué par la tourmente révolutionnaire et impériale et dont l’histoire a surtout retenu qu’il a été l’antagoniste de Napoléon et l’organisateur de plus de trois décennies de vie politique européenne après 1815. Il est aussi une méditation sur le temps, sur l’articulation entre le passé et l’avenir.

Pour les Français, Metternich est celui qui hait Napoléon, au moins dans la présentation d’Edmond Rostand dans L’Aiglon. Pour les Italiens, il est celui qui a dit que l’Italie n’est qu’une « expression géographique ». Pourtant, à la suite d’Henry Kissinger, d’autres ont marqué que sa réussite diplomatique a été d’assurer un siècle de paix à l’Europe de 1815 à 1914.

Ce noble rhénan au service de l’Autriche a reçu une éducation soignée imprégnée par le sentimentalisme des Lumières finissantes. Il est exposé à la Révolution lors de son séjour en Alsace puis lors de l’invasion française des territoires rhénans. Après une éducation européenne, il entre dans la diplomatie autrichienne au moment où l’Empire se meurt et où l’Allemagne est en train de naître (1797). Dès les premières années 1800, il se donne comme projet de neutraliser les effets dévastateurs de la Révolution française et de rétablir la paix en Europe en restaurant l’équilibre des puissances. Il accède au premier rang en devenant ambassadeur d’Autriche à Paris en 1806. Après la défaite de Wagram en 1809, il prend les fonctions de ministre des Affaires étrangères et cherche à composer avec l’Empire français tout en ayant une vision politique complexe : « Napoléon seul vit et agit dans le présent ; les peuples européens vivent tous dans l’avenir, et c’est ainsi qu’il réunit les anneaux extrêmes de la chaîne sans que l’Europe le remarque. »

Il est l’un des acteurs principaux de la chute de l’Empereur en 1813-14 puis de la restauration de l’Europe lors du congrès de Vienne. Pour que cela soit durable, il fallait que ce ne soit pas une revanche qui ne ferait que continuer l’esprit de conquête de Napoléon. Son œuvre se déploie sur deux plans : la restauration de l’équilibre des puissances qui implique une concertation, le concert européen, pour maintenir la paix en réglant diplomatiquement les conflits et l’affirmation du principe de légitimité, c’est-à-dire l’articulation des pouvoirs sur la tradition contre la violence révolutionnaire. 

Ce conservateur s’oppose tout aussi au radicalisme de la révolution qu'à celui de la réaction qui s’exprime d’abord dans le romantisme. Chancelier de l’Empire d’Autriche, il a compris que le pluralisme des possessions interdisait l’adoption du principe des nationalités qui signifiait la destruction de l’édifice pluriséculaire. Il lui faut lutter partout en Europe contre le principe de représentation politique fondée sur la souveraineté nationale, car il aboutirait à la reprise des guerres révolutionnaires et à l’affrontement des nations. Dans les années 1820, il lui arrive de croire que cela est encore possible. Après 1830, il lutte plutôt contre l’inéluctable. Il est comme un vieux médecin qui essaie de résister autant qu’il lui sera possible, désespérant, toutefois du résultat.
Tout en refusant la représentation politique, il travaille à faire de l’Autriche un État de droit fondé sur l’égalité de tous devant la loi, l’équité dans les charges fiscales et l’indépendance de la justice. Les révolutions de 1848 entraînent sa chute du pouvoir et son exil en Grande-Bretagne puis en Belgique. Il lui reste une dizaine d’années à vivre. 

Il s’y confirme une aptitude intrigante de sa personnalité, celle d’incarner le caractère profond de ce qu’on appelle la tradition, sa constante inactualité, c’est-à-dire son éternelle capacité à apercevoir, dans les défauts et dans les erreurs qui se cachent dans les replis du présent, non pas la vérité du passé, mais la vérité de l’avenir.

En 1851, il revient en Autriche. Il est maintenant un vieil homme d’État à la retraite, mais consulté. Il meurt peu de jours après la défaite autrichienne de Magenta.

Il faut lire ce livre qui est tout à la fois la recherche de la vérité morale de ce grand homme d’État et une réflexion sur le devenir de l’Europe au moment où monte puis l’emporte le principe des nationalités, réflexion qui comporte encore bien des enseignements pour aujourd’hui, surtout si l’on admet que la démocratie libérale est devenue la tradition de notre temps. 

 BIBLIOGRAPHIE  
Metternich de Luigi Mascilli Migliorini, CNRS éditions, 2018, 500 p.

 
 
 
Ce conservateur s’oppose tout aussi au radicalisme de la révolution qu'à celui de la réaction qui s’exprime d’abord dans le romantisme.
 
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