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Essai
Michel Foucault et la généalogie de l’homme du désir


Par Farès Sassine
2018 - 07


Plus de 30 ans après le décès de Michel Foucault paraît le quatrième et dernier volume de son Histoire de la sexualité laissé non révisé, Les Aveux de la chair. Le premier, La Volonté de savoir, date de 1976. Les deux autres, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi ont vu le jour quelques mois avant la mort de l’auteur (1984). Le temps de l’élaboration s’explique par le changement du projet initial. Foucault est passé du dessein d’étudier le dispositif biopolitique moderne de la sexualité à la « problématisation » du plaisir sexuel dans la perspective historique « d’une généalogie de l’homme du désir ».

La Volonté de savoir s’insurge contre ce qu’il appelle « l’hypothèse répressive » : le sexe a été réprimé à partir du XVIIe siècle. Le discours de libération sexuelle qui s’ébauche avec Freud et devient en mai 68 le grand combat pour l’émancipation, n’en est que le corollaire. Foucault s’exaspère de la complaisance avec laquelle l’hypothèse répressive se crédite elle-même d'un pouvoir libérateur. Il tranche sans appel : « Ne pas croire qu'en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir; on suit au contraire le fil du dispositif général de sexualité. C'est de l'instance du sexe qu'il faut s'affranchir (…) Contre le dispositif de sexualité, le point d'appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs. » Loin d’avoir censuré la sexualité, l’Occident l’a inventée. Le premier volume se donne un double programme : comprendre comment la sexualité a été historiquement « mise en discours » et est devenue un objet de savoir ; montrer comment elle a été liée à un mécanisme de pouvoir par le biais des discours dont elle a fait l’objet.

L’étude du christianisme, à travers la confession de la chair et le sacrement de pénitence, devait servir de champ d’exploration de l’auteur. Mais la recherche fut décalée de la période du concile de Trente au « point d’origine » d’une injonction à faire dire au fidèle la vérité sur lui-même (les Pères des premiers siècles de Justin à Saint Augustin) ; elle fut aussi conduite à développer ce qui servait de contrepoint : la pensée grecque et romaine. Le deuxième  volume analyse comment la pensée médicale et philosophique hellénique a réfléchi le comportement sexuel, élaboré un « usage des plaisirs » et formulé des thèmes d’austérité sur des axes de l’expérience : les rapports au corps, à l’épouse, aux garçons, à la vérité. Le troisième envisage l’inflexion subie par cette problématisation initiale dans un art de vivre romain dominé par « le souci de soi ». 

Les Aveux de la chair se présente comme un « inédit majeur ». Dans un style dense et précis, et à travers une analyse minutieuse des textes, Foucault cherche à montrer ce que le christianisme a de propre dans le domaine moral. Clément d’Alexandrie témoigne d’une grande continuité avec les textes philosophiques et la morale païenne de son époque : les mêmes interdits (adultère, débauche, pédophilie, homosexualité), les mêmes obligations (la procréation est le but du mariage et des rapports sexuels), la même référence à la nature et à ses leçons. Mais Clément réunit dans une même rubrique les règles de prudence du Sage et les convenances matrimoniales et donne une signification religieuse au nouvel ensemble. 

« De Clément à Augustin, il y a évidemment toute la différence entre un christianisme hellénisant, stoïcisant, porté à naturaliser – l’éthique des rapports sexuels, et un christianisme plus austère, plus pessimiste, ne pensant la nature humaine qu’à travers la chute, et affectant par conséquent les rapports sexuels d’un indice négatif. » Mais le changement qui s’est produit ne doit pas être essentiellement pensé en termes de « sévérité » dans l’interdit… Les grandes lignes de séparation du permis et du défendu sont, « pour l’essentiel », restées les mêmes. En revanche, des transformations capitales se sont produites : 1. dans le système général des valeurs, avec la prééminence éthique et religieuse de la virginité et de la chasteté absolue ; 2. dans le jeu des notions utilisées avec l’importance croissante de la « tentation », de la « concupiscence », de la chair. Surtout le domaine d’analyse s’est déplacé. Il ne s’agit pas d’un renforcement de la répression sexuelle, mais d’un autre type d’expérience.
Ce changement est à mettre en liaison avec deux éléments historiques : « la discipline pénitentielle, à partir de la seconde moitié du second siècle, et l’ascèse monastique à partir de la fin du troisième ». Avec ces deux types de pratiques, un certain mode de rapport de soi à soi et une certaine relation entre le mal et le vrai voient le jour, entre la rémission des péchés, la purification du cœur, la manifestation des fautes cachées et l’examen de soi, l’aveu, la direction de conscience et les différentes formes de « confession » pénitentielle. Dans les relations à soi, de nouvelles liaisons se créent entre le « mal faire » et le « dire vrai ». La nouvelle subjectivité est un exercice de soi sur soi, une connaissance de soi par soi, la constitution de soi-même comme objet d’investigation et de discours. La lumière au fond de soi est seule rédemptrice.

Au centre du dispositif chrétien se trouvent « la chair » (et « ses aveux »). Le nouveau mode d’expérience est un nouveau mode de connaissance et de transformation de soi par soi en fonction d’un certain rapport entre annulation du mal, manifestation de la vérité et découverte de soi.

Dans son interprétation des textes, la rigueur de Foucault ne se pare pas seulement de neutralité, mais l’assume intensément. Nous sommes loin des terribles éclats de rire et proches d’une reconnaissance. En tous cas, ces Aveux terminaux qui joignent éthique et savoir pour disjoindre antiquité et « modernité » (subjective) vont, au-delà de la connaissance historique qu’ils enrichissent, vers une généalogie ouverte « de nous-mêmes ».


 BIBLIOGRAPHIE  
Histoire de la sexualité IV : Les Aveux de la chair de Michel Foucault, édition établie par Frédéric Gros, Gallimard, 2018, 427 p.
 
 
 
D.R.
 
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