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Essai
Le droit d'inventaire intellectuel de Mai 68


Par William Irigoyen
2018 - 05


Le philosophe français désacralise quatre penseurs de l'époque. Il souligne les contradictions théoriques des uns, les aveuglements partisans des autres et pointe du doigt des éléments biographiques attestant d'une vie souvent en décalage avec l'édiction de grands principes.

En conclusion de son dernier essai, L'Autre pensée 68. Contre-histoire de la philosophie, tome 11, Michel Onfray écrit : « Seul le droit d'inventaire de gauche permet d'éviter que les acquis de Mai (68) ne succombent sous les assauts des réactionnaires. » À bon entendeur, serait-on tenté d'ajouter, tant les attaques de ces derniers sur le sujet sont devenues, au fil des ans, caricaturales, parodies d'elles-mêmes. Mais soyons honnêtes : les discours d'auto-glorification des « anciens combattants » de 68 sont tout aussi lassants.

En lieu et place d'une analyse globale de la révolte cinquantenaire et de son legs, le philosophe français propose une réflexion sur quatre intellectuels de gauche de l'époque. Lesquels sont, aujourd'hui encore, perçus comme des figures tutélaires et, à ce titre, idolâtrés. Ce que, en nietzschéen revendiqué, l'auteur se fait fort de déconstruire avec une approche de gauche qui pointe chez certains d'entre eux de sérieuses contradictions entre théorie et pratique de vie. 

Le premier d'entre eux – et celui pour lequel l'auteur semble témoigner une plus grande mansuétude – est Henri Lefebvre (1901-1991) qui « ne propose rien moins qu'abolir la corporation des philosophes en chambre, d'anéantir la caste des penseurs en pantoufles et de célébrer le sociologue – l'autre nom du philosophe quand il s'occupe de la vie quotidienne ». Partir de l'existence, réfléchir et théoriser à partir d'elle et elle seule : Michel Onfray souscrit pleinement à cette démarche. 

Vient ensuite le tour d'Herbert Marcuse (1898-1979). Avec d'autres – tel Theodor Adorno –, il a formé l'École de Francfort, célèbre courant de pensée marxiste qui a préféré ne retenir du grand intellectuel allemand que l'idéal d'émancipation et non l'application désastreuse de sa théorie, notamment en URSS. Si Michel Onfray sait gré à Herbert Marcuse de vouloir revenir aux textes de Marx pour mieux en montrer le dévoiement, il n'en est pas moins critique sur sa démarche.

Selon lui, Herbert Marcuse « souhaite utiliser le texte de Marx contre ce que le marxisme soviétique a fait de lui. Il critique donc le marxisme (pratique) au nom du marxisme (théorique) comme tous les intellectuels idéalistes qui persistent à dissocier le texte (sacré) et son incarnation (imparfaite) en affirmant que le réel n'a rien à voir avec l'idée dont il procède. »

Cette critique n'est rien à côté des coups de griffes que l'auteur adresse à Guy Debord (1931-1994), tête de gondole de l'Internationale situationniste (IS) associée à la notion de « société du spectacle » – le titre de son plus célèbre livre – qui fait renoncer « les hommes à eux-mêmes au profit d'une fiction à laquelle ils vouent un culte », théorie déjà établie par « un groupe un quart de siècle avant lui ». Debord est ici portraituré en alcoolique, sectaire, violent, adepte « du charivari de potache ».

Le lecteur trouvera davantage de tendresse à l'endroit d'un ancien membre de l'IS, Raoul Vaneigem (1934-) qui, selon Michel Onfray, a un mérite : ne jamais avoir « écrit une chose qu'il n'ait vécue ». L'auteur du Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations est ici célébré pour ne pas avoir cherché à produire des « recettes existentielles ou politiques », même si, plus loin, il lui est reproché son rousseauisme naïf qui l'empêche de se demander « pourquoi les hommes, s'ils sont si naturellement bons, produisent partout une société si mauvaise ».

Les contempteurs de Michel Onfray dénonceront une nouvelle fois sa prétention à dire le bien, le vrai. Ils confirmeront son évolution réactionnaire en s'appuyant sur des phrases comme celle-ci : « Mai 68 a également contribué à la destruction de l'école. Le délire pédagogique a contribué à la destruction de l'instruction publique. » Ils loueront toutefois celles dans lesquelles l'auteur se félicite qu'« après Mai, le sacré ne fait plus la loi, il n’a plus le pouvoir ». Michel Onfray a raison : égratigner son camp exige un certain courage. « Se réclamer de la gauche sans épouser son catéchisme et souscrire à son orthodoxie » n'est pas chose aisée.

 BIBLIOGRAPHIE 
L’Autre pensée 68. Contre-histoire de la philosophie, tome 11 de Michel Onfray, Grasset, 2018, 513 p. 
 

 
 
D.R.
 
2018-10 / NUMÉRO 148