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2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Le nécessaire et insaisissable ennemi


Par Antoine Courban
2018 - 04


Dans sa préface du livre de J. Beauchard, l’ancien premier ministre de France, Jean-Pierre Raffarin, rapporte un jugement lapidaire de l’amiral Alain Coldefy sur la situation apparue après la chute du mur de Berlin (1989) : « Il n’y a plus de menaces aux frontières ; il n’y a plus de frontières aux menaces. » Notre conception moderne du politique demeure biaisée par une représentation utopique, héritée du XVIIIe siècle, portant sur l’idée d’un progrès allant toujours vers le mieux et supposé réaliser une « paix cosmopolitique » perpétuelle. On se souvient comment l’ordre international, né des Traités de Westphalie (1648) qui mirent fin au carnage des guerres de religion en Europe, nous a légué la conception de l’État moderne et de sa souveraineté que circonscrivent des frontières internationales visibles à l’intérieur desquelles il n’y a nul place pour l’ennemi politique, ce dernier étant relégué, depuis Hobbes, à l’extérieur. Ainsi, il ne saurait y avoir de guerre qu’entre États, compris comme « Eux » face à « Nous » de part et d’autre d’une frontière bien visible. Toute possibilité d’un ennemi intérieur implique, dans ces conditions, une guerre civile. 

Fidèle à la pensée de Julien Freund, l’auteur fait le constat de la remise en cause de toutes ces représentations. L’analyse de la « crise perpétuelle » du Liban lui sert de grille de lecture afin d’illustrer la notion inhabituelle de paix belliqueuse. Ce faisant, il nous rappelle que c’est la conflictualité qui est première. Sans la dialectique du Eux/Nous, le corps de la cité risque fort de ressembler à un cadavre inerte. La violence originelle ouvre ainsi, par le biais de la cristallisation du destin collectif, la voie au politique dont l’essence est de réguler les conflits. De là vient la nécessité de disposer de règles de référence ; non par le consensus toujours remis en cause, mais par une Constitution qui offre un cadre suffisamment stable au compromis politique toujours renouvelé. Tel semble être le prérequis de toute paix, objectif premier de tout vivre-ensemble, autre terme pour dire « le » politique. Cependant, il ne s’agit point de réaliser, en un lieu, une « paix céleste faite de consensus, ni la paix des cimetières » qui se distinguent par leur dimension éternelle. La paix recherchée par le politique est en devenir constant ; c’est une « paix d’intention et de compatibilité », même si ces deux caractères sont naturellement soumis aux changements de la contingence de ce monde. On redécouvre ainsi combien la naissance de l’État moderne demeure tributaire de la neutralisation de l’ennemi intérieur. 

En raison de l’effacement des frontières, l’ennemi est devenu multiforme et sa définition fort problématique. Il s’insinue partout, les lignes frontalières extérieures semblent tisser un réseau invisible interne et disséquer, grâce à lui, le corps de la cité. L’ennemi intérieur est de retour, l’État de Droit vacille sous l’assaut de la violence interne et externe à la fois. J. Beauchard analyse le traitement de cette hostilité selon deux dynamiques. Le registre « agonal » bloquerait la montée aux extrêmes. Le registre « polémogène », au contraire, est en mesure de monter aux extrêmes. La distinction entre ces deux niveaux est le propre de l’État. Le jour où il n’en est pas ainsi, l’État s’efface au profit d’un régime totalitaire ou d’une guerre civile. L’exemple paradigmatique du Liban permet de comprendre ce que l’auteur entend par « paix belliqueuse » qui n’est point agonale mais qui parvient, cependant et in extremis, à bloquer la montée aux extrêmes, non par le jeu institutionnel de la règle du droit mais par le compromis entre les parrains de l’État, des forces sur le terrain qui souvent louvoient entre stratégies de la criminalité, du terrorisme, et du double-ennemi.

Cette paix belliqueuse, en dépit de son caractère périlleux, ouvrirait cependant la voie au retour du politique grâce, entre autres, à l’apaisement qu’elle confère à ce vide qui est commun à tous et qui s’appelle l’espace public. L’ouvrage de J. Beauchard explore ce champ mal connu à travers, notamment, une analyse approfondie des paramètres de cette paix belliqueuse. Cet ouvrage est important car il constitue un outil précieux pour ne pas tomber dans l’amalgame et pouvoir porter un diagnostic précis quant à savoir : qui est l’ennemi ?
 
 
 BIBLIOGRAPHIE
L’Ennemi, au cœur du politique de Jacques Beauchard, L’Harmattan, 2017, 160 p.
 

 
 
En raison de l’effacement des frontières, l’ennemi est devenu multiforme et sa définition fort problématique.
 
2018-07 / NUMÉRO 145