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Essai
Van Gogh l'entrepreneur
Un essai réfute l'image du peintre rejeté par le commerce et tué par l'art. Selon son auteur, « Vincent » était en fait un bourgeois dépensier qui avait une conception très précise du marché.

Par William Irigoyen
2018 - 04


Une grande exposition annoncée à Londres l'an prochain, une autre qui se déroule jusqu'à la fin du mois à Dubaï : cent-vingt-huit ans après sa mort, Van Gogh fédère toujours le grand public. Les musées et galeries du monde entier qui le programment sont quasiment assurés d'avoir un joli retour sur investissement. Paradoxal quand on sait que, de son vivant, le peintre vécut désargenté. C'est du moins l'image qui, jusqu'à présent, lui était accolée.

Secrétaire général et directeur scientifique de l'Institut Van Gogh, Wouter van der Veen publie un essai, Le Capital de Van Gogh ou comment les frères Van Gogh ont fait mieux que Warren Buffet, dans lequel il infirme cette assertion. Contrairement à la légende, le célèbre peintre était, selon lui, un homme bien né. Bourgeois, il le demeura toute sa vie : « Van Gogh avait des problèmes de sociabilité parce qu'il était en société. Des problèmes artistiques parce qu'il était artiste. Des problèmes financiers parce qu'il avait de l'argent. »

Les non-spécialistes ayant encore en tête l'image d'un artiste sans le sou, véhiculée en particulier par le cinéma, s'étonneront. Vincent était pourtant un jouisseur. Les fins de mois étaient difficiles ? Où trouvait-il donc l'argent pour aller voir les prostituées ? Auprès de son frère Theo, l'homme avec lequel il va se muer en « génie du placement financier ». Comment ? En jouant avec les tendances picturales de l'époque pour constituer une œuvre plus facilement monnayable.

Pourquoi, alors, le peintre n'en a-t-il pas profité lui-même durant sa courte vie ? C'est que, pétris de culture protestante, Van Gogh aurait repris à son compte l'idée que la satisfaction matérielle personnelle importe moins que de faire fructifier les siens. Alors il peint. À un rythme effréné pour constituer « un fonds de roulement » où les portraits cohabiteraient avec les paysages et les natures mortes « avec une flexibilité permettant de décliner son offre en fonction de la demande ».

Posséder une des toiles du maître serait comme détenir une « action de la société Van Gogh frères », explique Wouter van der Veen. On imagine volontiers l'impact de tels propos dans le monde de l'art. Nullement intimidé par les critiques qu'on pourrait lui adresser, l'essayiste surenchérit. Y compris quand il est question du suicide de Van Gogh expliqué « comme acte stratégique ultime, voulu, calculé, commis afin d'accélérer le retour sur investissement de Theo ».

La fin de l'histoire est connue. La féministe et socialiste Johanna Bonger, belle-sœur de Vincent, fait fructifier l'héritage du peintre en contribuant à l'essor de l'entreprise Van Gogh. Tout est donc brouillé dans cette affaire. L'artiste n'est nullement maudit. La femme de gauche se comporte elle aussi comme une capitaliste. Sommes-nous obligés de croire tous les arguments de cet « essai » ? « Tout est faux et inventé », s'amuse son auteur. 

Le lecteur attentif se souvient alors de la mise en garde introductive : « Mes propos sont parfois iconoclastes et provoquent fréquemment des questions. » Les interrogations de Wouter van der Veen sont comme les taches des toiles impressionnistes. Leur juxtaposition donne le motif général de l'œuvre. Les grands hommes sont à l'image des tableaux qui les représentent. Eux aussi, parfois, s'écaillent. Rien n'interdit pourtant de continuer à les admirer. 

 
 BIBLIOGRAPHIE
Le Capital de Van Gogh. Ou comment les frères Van Gogh ont fait mieux que Warren Buffet de Wouter van der Veen, Actes Sud, 2018, 182 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-04 / NUMÉRO 142