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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Roi malgré lui


Par Henry Laurens
2018 - 02


Ce livre, traduit de l’édition anglaise, l’original ayant été publié en russe, est l’œuvre d’un journaliste russe qui suit depuis longtemps les cercles du pouvoir. La démarche, tout à fait intéressante, est de décrire les hommes qui ont fait Poutine et qui ont été faits par Poutine. C’est une série de portraits pris dans l’ordre chronologique avec une description aussi bien morale que physique. Cela permet à l’auteur de discerner l’absence totale d’un quelconque plan ou d’une stratégie claire chez Poutine lui-même ou ses courtisans.

Il discerne l’existence de deux Poutine, le premier est le « Poutine pluriel » : des dizaines, voire des centaines de personnes essaient chaque jour d’imaginer quelles sont les décisions que doit prendre Vladimir Poutine et l’intéressé passe lui-même son temps à réfléchir aux décisions qu’il doit prendre pour conserver sa popularité, pour être compris et approuvé par la vaste entité qu’est le Vladimir Poutine pluriel.

Au départ, Poutine est devenu président « par accident » parce que la « Famille », c’est-à-dire l’entourage d’Eltsine, avait besoin de quelqu’un en dehors de ses rangs pour pouvoir conserver une part du pouvoir et surtout les richesses acquises lors des privatisations. Devenu président, il était persuadé que les Occidentaux ne comprenaient tout simplement pas les spécificités de la Russie et qu’il fallait leur expliquer tous les tenants et aboutissants. En même temps, il rétablit l’autorité de l’État russe et met au pas les oligarques. Ces derniers sont sommés de ne pas s’ingérer dans les affaires politiques. Poutine s’appuie ainsi sur un groupe de vieux amis, venus surtout du temps où il était au KGB, les siloviki. Ces jeunes carriéristes ont l’ambition de reprendre à la « Famille », toutes les positions de richesse et de pouvoir. 

Leur réussite permet de donner au pouvoir l’autorité sur les entreprises même privées, les dirigeants et les propriétaires n’étant plus que des délégués du pouvoir. Le nouveau régime impose ainsi un système autoritaire, bafouant systématiquement l’État de droit et développant un nationalisme xénophobe prompt à discerner dans toute résistance occidentale la démonstration d’un complot hostile. La hantise est de voir se produire une « révolution orange » comme en Ukraine ou en Géorgie. À partir de 2004-2005, le Kremlin se perçoit comme une citadelle assiégée. La guerre contre l’ennemi extérieur permet d’interdire le débat intérieur. 

Plus le temps passe, plus Poutine se sent assuré de son infaillibilité et écoute de moins en moins ses conseillers. L’affrontement avec Obama est caractéristique : « Obama, qui a été de mémoire d’homme le plus idéaliste et le plus pacifique des présidents des États-Unis, est publiquement devenu pour la Russie un symbole de guerre, mais aussi une cible pour la propagande d’État et des blagues à caractère raciste, ainsi qu’un objet de haine pour des millions de patriotes russes. On l’a caricaturé comme un ennemi des plus funestes, voué à être défait par Vladimir Poutine. Obama serait surpris d’apprendre ce que l’on disait de lui en Russie – de pures absurdités, pour l’essentiel. Mais ça ne l’aurait probablement pas dérangé plus que ça, car la Russie n’a jamais été une de ses priorités. »

On ne peut suivre ici l’ensemble d’un ouvrage qui se lit avec plaisir du fait d’une écriture assez alerte. On apprend beaucoup sur l’évolution de la politique russe et les descriptions sont particulièrement prenantes. En voici un exemple : « Igor Setchine adore le jus d’orange et considère qu’un modeste minibus reste le meilleur des moyens de transport. Partout où il se rend, partout où son avion atterrit, un minibus l’attend, qui démarre à l’instant même où il s’y assied. Tous les autres doivent sauter dedans à la volée. Les initiés disent que Setchine est un cyborg. Il peut rester sans dormir plusieurs jours d’affilée et travaille debout ; on dit même qu’il s’est lui-même guéri d’un cancer. Peut-être grâce au jus d’orange. Il fait peur et il le sait. Il peut présider une réunion et tailler tout le monde en pièces et, une fois qu’il est parti, ses subordonnés n’ont plus qu’à dénouer leur cravate et se jeter sur la bouteille de cognac. Puis il revient soudain dans la pièce, faisant semblant d’avoir oublié quelque chose, et il achève tout le monde. Setchine parle très doucement, ce qui constitue une totale incongruité avec ses manières diaboliques et son apparence de brute. Mais ce contraste le sert. Celui qui n’était qu’un modeste commandant en second, et qui a atteint désormais au vrai pouvoir, sait comment enseigner à ses subordonnés la valeur de la discipline. »

En conclusion, l’auteur affirme que ce n’est pas Poutine qui a plongé la Russie dans l’état où elle se trouve actuellement. Pendant longtemps, il a tenté de résister à cette métamorphose, mais il a ensuite succombé, après avoir pris conscience que c’était plus simple ainsi. Il est ainsi largement le produit de ce « Poutine pluriel », issu paradoxalement d’une centralisation du pouvoir autour de sa personne. 

BIBLIOGRAPHIE
 
Les Hommes du Kremlin. Dans le cercle de Vladimir Poutine de Mikhail Zygar, Cherche-Midi, 2018, 560 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149