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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Une certaine idée de Dieu


Par Lamia el-Saad
2017 - 10


«Chaque homme va à Dieu à travers ses propres dieux. » Cette phrase de Gandhi pourrait résumer la démarche ambitieuse d’Ibrahim Tabet qui nous propose un ouvrage sur « l’invention et l’évolution de l’idée de Dieu ». Il remonte jusqu’à l’animisme préhistorique et aux mythologies sumérienne, babylonienne, égyptienne, grecque, romaine, cananéenne-phénicienne, et insiste sur l’apparition de philosophies et de religions qui intègrent la notion de salut individuel (la philosophie grecque, le zoroastrisme, les sagesses chinoises et le judaïsme), ce qui marque un « tournant axial » dans l’histoire de l’humanité.

Entre le polythéisme et la « lente émergence » du monothéisme, il y eut une étape transitoire, la monolâtrie : l’adoration d’un « dieu des dieux ». « Les autres dieux sont considérés comme existants mais dépourvus de tout pouvoir. » Abraham pratiquait une « forme de monolâtrie ». « S’engager à n’adorer qu’un seul Dieu n’excluait pas pour lui la croyance en l’existence d’autres dieux. » Son Dieu ressemblait peu au Dieu de Moïse et encore moins à celui des prophètes juifs tardifs.

Parce que le christianisme s’est construit au fil des siècles, Tabet revient sur toutes les étapes de son évolution : les premières communautés chrétiennes, la persécution des chrétiens « rendus responsables des malheurs du temps », le rôle clé de Saint Paul qui « jeta les bases » de la christianisation de l’Empire romain, la conversion de Constantin, l’élaboration des dogmes fondateurs (notamment l’Incarnation et la Trinité) par les quatre conciles œcuméniques, les hérésies, la traduction en latin par Saint Jérôme de la Bible (« version qui prendra le nom de Vulgate »), le monachisme d’Orient et d’Occident, le culte de la Vierge Marie, l’Ave Maria, les dogmes de l’Assomption et de l’Immaculée Conception, le culte du Saint-Sacrement, l’évangélisation de l’Europe et des Barbares, les luttes entre les souverains et la papauté « pour qui le pouvoir spirituel devait avoir la primauté sur le pouvoir temporel », l’essor de la mystique en Occident, le grand schisme de 1054, l’Église orthodoxe qui se situe dans la « continuité ininterrompue de l’Église primitive », les Églises orientales, la Réforme protestante et les guerres entre protestants et catholiques, l’essor mondial des pentecôtismes, la relation entre le christianisme et les États (la France, « fille aînée de l’Église », l’Angleterre anglicane, la « Sainte Russie »…).

L’auteur analyse avec la plus grande objectivité la fiabilité des Évangiles canoniques et apocryphes, s’intéresse à l’historicité de Jésus et aux sources non chrétiennes parmi lesquelles Flavius Josèphe.

Tabet met la religion à l’épreuve de la philosophie et de la psychanalyse et cite aussi bien Kant et Freud que Saint Augustin (qui lutta contre le manichéisme, le donatisme et le pélagisme) et Saint Thomas d’Aquin dont l’œuvre théologique repose sur une « synthèse entre la raison et la foi ». 

Alors que Jésus est né dans une société régie par le droit romain et la loi hébraïque, Mohammad a vu le jour dans un « quasi-désert juridique et moral, ce qui explique le volet législatif de son enseignement ». Il fut « un prophète, un législateur, un fondateur d’État et un chef militaire ». Sa prédication qui revêtait un « caractère religieux et liturgique » à la Mecque prit une « orientation nettement politique, sociétale et législative après l’Hégire ».

L’auteur revient également sur les piliers et autres prescriptions de l’islam, la « fracture séculaire » ente le sunnisme et le chiisme, l’islam asiatique et surtout indien, la pensée et la mystique musulmane, le mutazilisme, le chiisme duodécimain, les ismaéliens et les autres « sectes chiites », les druzes, l’islam turc et iranien…

Au risque de blesser notre ego oriental, Tabet précise qu’il « existe trois grands berceaux des religions : le Proche-Orient, l’Inde et la Chine ». Il nous livre les clés et les codes des religions d’Extrême-Orient qui peuvent paraître si hermétiques à tout non initié. « La liberté de choisir sa propre voie ne peut qu’amener à découvrir la parenté existant entre toutes les religions. » Ainsi existe-t-il une Trinité hindouiste, mais aussi des liens entre le sacrifice d’Abraham et les pratiques phéniciennes, le culte de Mithra et Jésus, le culte d’Aton et le judaïsme. Même lorsqu’elles semblent différentes, les trois religions du Livre le sont moins que l’on pourrait le croire. Le christianisme primitif fut une « religion sans images ». Autorisées au Moyen-âge pour illustrer les saintes Écritures, elles devinrent la « Bible des illettrés ». 

L’auteur détaille les Livres de la Bible, le Talmud et la Kabbale, le Coran (sa révélation, son contenu, ce qu’il reconnaît de l’Ancien et du Nouveau Testament).

Tabet conclut par un état des lieux de l’islam actuel et observe qu’il ne s’agit plus de « moderniser l’islam, mais d’islamiser la modernité ». De nos jours, deux tendances s’opposent : l’athéisme et le fanatisme. Et pourtant, les nouvelles représentations de Dieu nous enseignent que « Dieu ne demeure plus au Ciel mais au centre de soi ».


 
 
D.R.
« La liberté de choisir sa propre voie ne peut qu’amener à découvrir la parenté existant entre toutes les religions. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Une Brève histoire de Dieu de Ibrahim Tabet, L’Harmattan, 2017, 341 p.
 
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