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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Livre du pouvoir


Par Jabbour Douaihy
2017 - 09


L’actuel Premier ministre français croit que l’influence des parents sur les enfants ne provient pas de ce qu’ils font mais de ce qu’ils sont. Ainsi, l’image fondatrice de son père, lisant, donnant à lire (par exemple, la première page de L’Enfer de Dante à son fils de six ans…) ou écrivant tous les matins sur des carnets qu’il finira par détruire, ne cesse de le hanter dans cette entreprise où il proclame son attachement à la lecture et où il décline une anthologie de ses livres préférés.

Ceci ne peut que nous rappeler que tout (et surtout la figure tutélaire d’un grand-père) l'amenait à une vocation de lecteur-écrivain, mais Édouard Philippe revendique plus de sérénité que l’auteur des Mots : « Sartre n’aimait pas son enfance. Moi j’ai aimé la mienne. Mais comme Sartre et comme un très grand nombre de lecteurs, j’ai sans doute été programmé. J’essaie de faire la même chose avec mes enfants. »

Les livres sont partout. Dans sa vie familiale et publique. À commencer par son prénom auquel il consacre tout un chapitre et qu’il veut croire inspiré de deux « bourgeois protestants et normands » dont l’un est l’ami de son père, Édouard Senn, et l’autre Gide, père d’Édouard, le personnage des Faux-monnayeurs. Dans son petit zigzag politique, Édouard Philippe a commencé à gauche avec une admiration pour Léon Blum et Pierre Mendes-France que les biographies bienveillantes de Jean Lacouture ont transformés à ses yeux en personnages de roman.

Passe à droite, il découvrira La Route de la servitude du célèbre penseur libéral anglo-autrichien Frederick Hayek et L’Idée coloniale de la France de Raoul Girardet parce qu’on ne comprendrait rien à l’Empire français « si on se bornait à lire Franz Fanon » ! En passant à la fiction, l’auteur se pose la question de savoir s’il y a une littérature de gauche et une autre de droite. Mermoz, D’Artagnan, Tintin ou Cyrano plutôt de droite ? Malraux, Aragon, Éluard de gauche ? Les réflexions de l’homme politique ici et sans être un véritable hommage du vice à la vertu, placent la littérature dans la pérennité humaniste et la politique dans un éphémère qui ne déprécie pourtant pas ses acteurs. La France est en fait l’un des pays où les responsables politiques (De Gaulle, Mitterrand et autres) se sont toujours ressourcés dans la littérature. Même celui qu’on croyait le moins enclin à la fiction, Nicolas Sarkozy, vient de dire qu’il ressemblait par sa « renaissance lente mais certaine » à Raskolnikov, le héros dostoïevskien de Crime et châtiment.

Successeur d’Antoine Rufenacht à la mairie du Havre, Édouard Philippe mènera une « politique de la lecture » : lectures nomades ou en salles, bibliothèques mobiles, fête des livres à offrir… La suite du parcours de ce descendant des Philippe, « une famille d’une banalité exemplaire qui vit la fin de l’Ancien Régime », est en train de s’écrire à Matignon (avec une ministre de la Culture, Françoise Nyssen, on ne peut mieux amie des livres).

« On peut aimer son pays et le servir bien sans avoir jamais lu Braudel et nul n’est besoin d’avoir lu Zola ou Jaurès pour être un militant de la justice sociale. » À la page 212, on trouve cette dérogation qui justifie les lacunes de lecture. Comme si Philippe s’en cherchait une avant que le lecteur de son livre ne découvre (bien surpris) dans la liste des livres « encore à lire », en épilogue à l’ouvrage, rien moins que La Princesse de Clèves, Madame Bovary (!), pour tenir tête à son père qui le lui a toujours recommandé, À la recherche du temps perdu (donc, les trois grandes dates de la fiction romanesque française)… sans compter tout Modiano et tout Kafka.

Pourtant, Des Hommes qui lisent reste une belle plaidoirie pour les livres couronnée par cette question : « Que serait une vie sans la lecture, sans cette sédimentation imparfaite et aléatoire d’expériences, de connaissances et de sensations… ? »

 BIBLIOGRAPHIE
Des Hommes qui lisent d’Édouard Philippe, JC Lattes, 2017, 248 p.
 
 
 
D.R.
 
2017-11 / NUMÉRO 137