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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Michel Zaccour, un libaniste
«L’enjeu véritable de toute lutte est la liberté opprimée, que cette oppression se nomme colonialisme, occupation, despotisme personnel, qu’elle s’exerce par les détenteurs de capitaux aux dépens de la main d’œuvre ou qu’elle soit la domination d’une majorité parlementaire qui abuse de son pouvoir. »



Par Farès Sassine
2017 - 07

Connaît-on assez Michel Zaccour ? Deux biographies lui ont été consacrées, l’une en arabe par F. S. Akl et R. Honein, l’autre en français par Alexandre Najjar (traduite en arabe et en anglais) ; un choix de son périodique Al-Maarad (1921-1936) a été recomposé en deux volumes dans la police et la mise en page de l’époque (1999). L’opinion a été alertée, mais il fallait approfondir. Ce que le présent ouvrage – qui assemble une anthologie de ses articles, éditoriaux et discours, enrichie d’une iconographie de belle qualité – met en relief, ce sont les options personnelles d’un homme politique illustrées par son écriture et ses interventions orales. « Un journaliste doublé d’un député », se définissait-il lui-même à partir de 1929.

L’importance de Michel Zaccour est multiple. Elle est d’abord dans le témoignage capital sur une période cruciale qui pour être proche n’en est pas moins peu connue : l’État du Grand Liban (1920-1926) et la première décennie de la République libanaise (1926-1937). On ne veut pour preuve de cette méconnaissance que la confusion que font les notes du livre entre hauts commissaires et gouverneurs du Grand Liban (Trabaud, Vandenberg, Cayla). Elle est ensuite dans l’engagement de Zaccour dans son époque qui ne se laisse pas réduire aux clivages habituels et les bouscule tous, irrévérencieux et droit. Elle est aussi dans le courage et la rigueur politique et morale d’un patriote porté par un combat qu’il ne cesse de servir dans des péripéties confuses. Elle est enfin (mais on pourrait ne pas s’arrêter là) dans l’art consommé d’un journaliste et d’un tribun, écrivain véritable, qui sait aller à l’essentiel, se servir de vers et de fables pour délivrer son message et cibler son but.

Dès la promulgation de la charte du mandat syro-libanais (24 juillet 1922), Zaccour écrit : « Nous appartenons au parti de la République libanaise et à ceux qui réclament un président de la République libanais et un gouvernement national dont l’allure s’accommode avec le véritable mandat libre proclamé au nom de la France par M. Poincaré. » La position est claire, même si elle est peu partagée par les Libanais d’alors, isolationnistes ou irrédentistes : le Grand Liban est une entité indépendante de ses voisins, étendant une Moutassarifiya autonome ; il doit être gouverné par ses citoyens, aptes à lui choisir son régime et à l’administrer ; le mandat de la France est de conseiller les Libanais et non de régir leur pays. Zaccour est francophone et francophile, mais non aux dépens de l’indépendance nationale ; il pense même que l’amitié des Libanais pour la France doit être un argument supplémentaire en faveur de leur autonomie. Il ne cesse, par ailleurs, d’insister sur « l’intérêt du voisinage, des traditions, de la langue, de la fréquentation » avec les Syriens dans le combat « loyal et fidèle » des deux pays pour l’indépendance.

« L’enfant terrible », comme l’appellent les autorités françaises aux commandes, ne cesse d’instruire le procès du mandat. Il lui reproche sa politique « expérimentale » et sans consistance, si couteuse pour les habitants « en argent, en sang et en âmes ». Il y voit un régime plus pernicieux que la colonie et le protectorat car il donne l’illusion de l’indépendance et ne fait que déléguer le pouvoir de Paris à des fonctionnaires envoyés sur le terrain. La mise en accusation ne ressort pas seulement de la théorie ; elle s’étend à chaque acte, nomination et décision contraires à la volonté nationale. On peut citer en exemple sa campagne menée contre la fusion (’Idghâm) ou création de tribunaux mixtes, composés de magistrats français et libanais : « Que signifie l’’Idghâm ? Il est plus proche du remplacement des tribunaux nationaux par des tribunaux étrangers (…) » 

Que reproche Zaccour au président Émile Eddé qui veut être « un dictateur réformateur » et court-circuiter les débats parlementaires qui font obstacle à sa politique ? « La dictature ne peut être utile à un pays sous mandat parce que le mandat est une forme de dictature et que toute dictature qui se met à son ombre est faible et squelettique (…). » (21 juin 1936)

La notion de constitution peut servir de fil d’Ariane pour comprendre la pensée politique de Michel Zaccour et il n’est pas fortuit que son combat se soit associé au bloc destourien qui tire son nom de la loi fondamentale (destour) qu’il cherche à réinstaurer. Au nom de ses principes indépendantistes, Zaccour s’était insurgé contre la manière dont la constitution de 1926 a été élaborée et contre les pouvoirs qu’elle accordait à la puissance mandataire ; il avait soutenu qu’elle devrait être discutée et votée par une constituante libanaise élue dans ce but ou qu’au moins le conseil représentatif en place tienne compte des requêtes des diverses parties libanaises, ce qui n’a pas été le cas (4 novembre 1926 et 20 février 1927). Mais une fois la constitution promulguée, notre homme sera toujours son ardent défenseur tout en affirmant qu’elle peut et doit être amendée. Lors de sa suspension en 1932 par le haut commissaire français, il écrit : « La constitution est l’emblème de la dignité nationale et le fondement de la liberté et de l’indépendance. (…) Les Libanais dignes et honorables respectent leur constitution, la défendent et n’acceptent pas sa substitution. » Avec les députés Farid Khazen et Camille Chamoun, il adresse à Damien de Martel un mémoire demandant « le retour à la vie constitutionnelle normale » (28 octobre 1934) ; puis avec Hamid Frangié, il revendique « toutes ses attributions », un traité avec la France et l’entrée du Liban à la S.D.N (2 mars 1936).

Connaître Michel Zaccour incite à le connaître plus profondément, à retrouver une intégrité, une dignité et une hauteur de vues qui ne sont plus de mise dans le pays du Cèdre, à respirer un air de liberté et d’indépendance sans lesquelles point de salut… tout en se posant bien des questions sur ce pays, son peuple et sa destinée.


 
 
D.R.
« Les Libanais dignes et honorables respectent leur constitution. » 
 
BIBLIOGRAPHIE
Lubnân al-yawm (Liban d’aujourd’hui) de Michel Zaccour (1896-1937), préface d’Henri Zoghaib, éditions de la Fondation Michel Zaccour, 2017, 208 p.
 
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