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Essai
L’incertain avenir des alawites


Par Lamia el-Saad
2017 - 06

En plus de ses activités diplomatiques et universitaires, Abdallah Naaman est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages parmi lesquels une trilogie colossale : Le Liban : Histoire d’une nation inachevée.

Dans son dernier livre, nous retrouvons sa marque de fabrique : le soin tout particulier qu’il accorde au choix de ses titres… des titres symétriques, parfaitement calibrés, qui se font écho. Ainsi, « printemps arabe, un hiver islamiste ». Ou encore « une origine mystérieuse, une doctrine ésotérique, une autonomie relative ».

Le titre même de ce livre est loin d’être anodin et fait appel à ce qui, en chacun de nous, est attiré par l’inconnu. L’homme est ainsi fait : il a besoin de certitudes et de vérités bien établies mais demeure instinctivement attiré par l'étrange, le mystérieux, ce qui le dépasse et lui échappe, les sujets sur lesquels plane l’ombre d’un doute. Cet ouvrage se divise en deux parties : l’une, tournée vers le passé et l’autre, vers le présent et l’avenir.

Les alawites font partie, avec les zaydites, les ismâ‘élites, les druzes, les ibadites et les bahaïs de ceux qu’on appelle les khârijites (du verbe khâraja/sortir). Ils se distinguent notamment par leur conviction que « tout le Coran n’est pas révélé ». En dépit de cela, leur appartenance à l’islam n’est pas remise en cause, seulement leur orthodoxie.

L’islam sunnite n’exclut nettement que « les sectes extrémistes (ghûlât) : ahl al-haqq » (de race kurde) et les alawites dont la doctrine repose essentiellement sur les révélations du onzième imam Hasan al-‘Askari à son disciple Ibn Nusayr.

Naaman souligne que son exposé est « fatalement sommaire » en raison de la pénurie des documents d’origine alawite certaine. De fait, « les alawites se sont toujours efforcés de tenir leurs croyances cachées (…), le secret religieux est strictement maintenu, sous peine de mort ». Ces précautions eurent « l’inconvénient de susciter contre eux des accusations malveillantes et injustifiées sur leurs mœurs ».

L’auteur détaille ce que l’on suppose, ce que l’on sait et revient sur le travail des orientalistes, notamment Carsten Niebuhr, Henri Lammens et Louis Massignon.

Pour le fidèle alawite, le séjour de l’âme sur la terre et son emprisonnement dans un corps humain constituent une « déchéance humiliante et douloureuse ». La terre est, en somme, le purgatoire des alawites. Après cette purification, le croyant devient une « étoile dans le ciel, son premier centre ».

Le calife Ali incarne la divinité absolue. « Il est éternel dans sa nature divine et se manifeste dans le temps comme imam. » Il forme avec Muhammad et Salmân al-Fârisi une triade divine. Le fait qu’Ali surclasse Muhammad semble être « le principal grief que les sunnites reprochent aux alawites ». Ajoutons à cela le fait qu’ils rejettent la chari‘a et « se permettent toutes sortes d’activités formellement interdites ».

Si l’origine de ce peuple demeure obscure et s’il est difficile de dire d’où il vient, Naaman est en mesure d’affirmer d’où il ne vient pas et tord le cou à une « vieille fantaisie d’orientalistes » qui prête aux alawites des origines chrétiennes. En effet, même si le calendrier alawite comprend des fêtes sunnites, chiites et chrétiennes, même si la consommation (encouragée !) du vin n’est pas sans rappeler un sacrement chrétien, il n’en demeure pas moins que l’image fabriquée d’un peuple oriental blond aux yeux bleus cachait un « dessein colonialiste expansionniste ». Il était important de leur donner une « origine franque, donc chrétienne, pour mieux faire valoir des droits historiques et économiques à leur protection ».

L’auteur ne manque pas de signaler qu’à ce jour « la doctrine des alawites est encore mal connue ». « Marginalisée et combattue », cette communauté a souffert « d’une cruelle ambivalence ». « Plus que les autres, les alawites ont été les plus pauvres et les plus méprisés. » C’est sans doute ce qui explique le fait que le baa‘thisme soit une idéologie « destinée à protéger les minorités de l’emprise de la majorité, une idéologie universaliste qui servirait de pare-feu au sunnisme politique ».

Mais Naaman rappelle qu’il est impossible qu’une minorité se maintienne au pouvoir ad vitam aeternam et prédit que les alawites de Syrie n’auront que trois choix possibles : « s’isoler dans un ghetto, composer avec la majorité sunnite ou s’exiler ».

Écrire à chaud sur un sujet d’une actualité si fluctuante présente un risque que Naaman déclare assumer bien volontiers. Une fois de plus, il s’est attelé à une tâche des plus ardues.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Les Alawites : Histoire mouvementée d’une communauté mystérieuse d'Abdallah Naaman, éditions Erick Bonnier, 2017, 370 p.

 

 
 
 
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