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Essai
Inventer l’avenir
Le Liban se laissera-t-il aller à vau-l’eau ou parviendra-t-il à renaître de ses cendres tel le phénix ? L’avenir le dira.

Par Lamia el-Saad
2016 - 06

Pour venir à bout de cette œuvre colossale, en trois volumes, Abdallah Naaman a consulté « plusieurs centaines d’ouvrages et dépouillé des milliers de dossiers et de périodiques (…), questionné aussi des dizaines de protagonistes, de décideurs, d’acteurs et de témoins oculaires ».

Il a déjà publié pas moins d’une trentaine d’ouvrages et collaboré à la rédaction de plusieurs encyclopédies. Il ne se dit pas historien pour autant et a partagé sa vie entre l’enseignement, la diplomatie et l’écriture. De son propre aveu, il n’a cessé de dénoncer « les abus de la puissance de l’argent, du confessionnalisme, des coteries électorales, du laisser-aller administratif, de la corruption politique, du mercantilisme érigé en sport national, des inégalités sociales flagrantes (…) ».

S’il observe qu’au Liban « tout est sujet à polémique », son objectif n’est pas de l’alimenter davantage mais de faire œuvre utile. Et c’est une œuvre solidement ancrée dans le passé mais résolument tournée vers l’avenir. Naaman jette systématiquement des passerelles entre l’histoire ancienne et l’histoire actuelle qui sont ici intimement mêlées. De quoi nous rappeler, l’air de rien, que le passé éclaire le présent pour nous permettre d’« inventer l’avenir ». Ce travail est d’autant plus important que les Libanais « répugnent à regarder leur histoire en face ». 

L’auteur nous avertit que l’Histoire est à manipuler avec précaution parce qu’elle est écrite par les vainqueurs : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » De l’Antiquité à nos jours, Naaman remonte aux temps bibliques mais aussi à la mythologie du Liban qui en fait une terre où vécurent des « géants ». Passant de conquérant en conquérant, le Liban a eu, entre autres, sa place au sein des empires grec, romain, byzantin, mamelouk et ottoman. 

Historique mais aussi sociologique, cet ouvrage n’occulte pas l’origine ethnique. « Le Liban offre aux sociologues et aux anthropologues la variété la plus curieuse de groupes ethniques et humains. » « Le Libanais éprouve un besoin vital de s’identifier à sa communauté religieuse plus qu’à toute autre structure étatique ou institutionnelle. » C’est pourquoi l’auteur accorde une attention toute particulière aux différentes communautés religieuses du Liban où les maronites sont « en survie ». Le communautarisme qu’il qualifie de « fonds de commerce juteux » possède, selon lui, une « spécificité cancéreuse ». 

Naaman remonte le fil de l’histoire des relations entre l’islam et la chrétienté qui est une « longue succession de conflits, d’ententes, de discordes, de retrouvailles et de malentendus ». Il se penche sur la situation des Arabes chrétiens qui craignent de revenir à la condition de dhimmis et refusent leur arabité parce qu’ils la perçoivent comme une « photocopie édulcorée de l’islam. Or tout Arabe n’est pas forcément musulman et tout musulman n’est pas nécessairement arabe ». L’auteur présente la laïcité comme une solution souhaitable tout en se demandant si elle est applicable au Liban et nous livre une véritable analyse du tissu social « entre ressemblance et dissemblance ». 
Historique, sociologique mais aussi politique, cet ouvrage décortique les concepts de citoyenneté, de Libanité et de nation, remonte à la création du Grand Liban, au mandat français qui fut « une forme hypocrite et biaisée de protectorat », à l’indépendance du Liban. Naaman observe que le Liban « n’est pas encore un État de droit, tout au plus un État tampon ». 

Du point de vue de la politique extérieure, l’auteur revient sur les origines du problème israélo-palestinien et la place du Liban dans ce conflit ; sur la guerre de 1975 et les relations complexes entre le Liban et la Syrie, ce « frère ennemi » ; sur les relations du Liban avec les pays européens, notamment la France, mais aussi avec les États-Unis.

Du point de vue de la politique intérieure, Naaman souligne les failles du système libanais et notamment le fait qu’il n’est pas égalitaire à l’égard de la femme. Les sujets qui fâchent sont abordés frontalement : le népotisme, la politique en héritage, le recensement tabou, l’émigration, le port du voile, les mariages mixtes, la liberté et la servilité de la presse, la xénophobie, l’armée libanaise, l’argent « qui fait le pouvoir en démocratie », le Tribunal spécial pour le Liban, l’échéance présidentielle.

Cerise sur le gâteau, cette œuvre des plus complètes nous surprend par la beauté de ses phrases et par sa qualité littéraire. Si l’auteur semble avoir accordé de l’importance à chaque mot, il a choisi avec un soin particulier ses titres dont certains ne manquent pas d’humour : « l’auberge espagnole », « moi civiliser vous ». D’autres sont des titres chocs destinés à interpeler : « d’une guerre à l’autre », « le loup est de retour dans la bergerie », « le pire est à venir ». Parmi ceux-là, se glissent des titres plus poétiques : « le royaume de sable », « le vase fêlé est brisé ».

En ce qui concerne l’intitulé de l’ouvrage, Naaman avoue avoir préféré celui de « Nation inachevée » à celui de « Nation impossible » parce qu’il ne faut pas « insulter l’avenir ». Selon lui, « hors un État réellement démocratique et laïc (…) il n’y a point de salut pour le Liban de demain ». Toutefois, il se garde bien de conclure ; puisqu’au Proche-Orient, « il faut se méfier des conclusions définitives ».


 
 
© Rouba Naaman
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Liban, Histoire d’une nation inachevée de Abdallah Naaman, éditions Glyphe, 2015, 3 volumes, 2200 p.
 
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