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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Un siècle en enfer


Par Samir Frangié
2015 - 11


1915-2015: un siècle de tragédies et de traumatismes au Moyen-Orient n’est pas un livre d’histoire, mais une analyse typologique des conflits et de leurs conséquences sur les populations. L’auteure, Carole André-Dessornes, avait déjà fait paraître un premier livre consacré aux femmes-martyres dans le monde arabe. L’ouvrage commence par les premières grandes tragédies du XXe siècle, le triple génocide, celui des Arméniens, des Assyriens et des Grecs pontiques, et la grande famine du Mont-Liban.

Ces génocides et ces tragédies ont eu pour effet de disperser les peuples qui en ont été les victimes en une multitude de communautés réparties dans le monde. Le traumatisme vécu collectivement a été renforcé par le déni du génocide et l’impunité des auteurs. « Les victimes sans bourreau peuvent-elles, s’interroge l’auteure, se considérer comme victimes ? » Le déni du génocide va encourager à la répétition. En 1988, plus de 100 000 kurdes, accusés de collaborer avec l’Iran, sont exterminés. La ville de Halabja est victime d’armes chimiques. Le cousin de Saddam Hussein, Ali Hassan al-Magid, surnommé « Ali le chimique », est à l’origine de ce massacre de type génocidaire. Il sera également le maître d’œuvre de la répression de 1991 qui fera des dizaines de milliers de morts parmi les chiites d’Irak. Après de tels traumatismes se pose la question de la transmission. Pour la première génération, celle qui a subi la tragédie, la priorité est à la survie. Un sentiment d’insécurité permanente et une forme de mutisme prennent le pas. Rester vivant est vécu comme une faute, une injustice faite aux morts. La seconde génération va hériter de ce traumatisme et ne cherchera pas à crever l’abcès. C’est à la troisième génération qui a plus de recul que l’on doit le débat intellectuel, mais aussi politique.

Au chapitre qu’elle consacre aux « peuples exilés – citoyens du monde ou hors du monde », l’auteure parle longuement de la Nakba (la catastrophe) qui a fait des Palestiniens « les otages d’un conflit sans fin ». Parmi les peuples exilés figurent également les réfugiés de Syrie et les minorités d’Irak.

Au chapitre consacré au Liban, l’auteure aborde l’épineux problème de la mémoire. Aucun travail de mémoire n’a été entrepris après l’arrêt de la guerre. « Le pays navigue en eaux troubles, partagé entre le déni et l’oubli ». Les Libanais, écrit-elle, ont, il est vrai, une capacité exceptionnelle de résilience, mais celle-ci peut s’avérer être un piège et « conduire toute une population à s’adapter à une situation qui se dégrade continuellement ».

Le problème des disparus est également abordé dans le livre. Un problème difficile, car les survivants repoussent sans cesse le travail de deuil jusqu’à le rendre impossible. « L’absence du corps entretient l’espoir, aussi infime soit-il, de voir le disparu réapparaître. » Les cas du Liban, de l’Irak et de l’Iran sont évoqués. Reste à savoir, écrit l’auteure, ce que la Syrie nous réserve dans ce domaine.

L’ouvrage aborde également le problème des victimes dites « collatérales » des guerres, les enfants transformés en « enfants-soldats », et les femmes victimes de viol avant de revenir sur la question des armes chimiques dont « les dégâts vont bien au-delà des blessures physiques ».

Le travail de Carole André-Dessornes sur les effets de la violence sur ceux qui la subissent donne une dimension nouvelle aux événements que nous vivons aujourd’hui et dont les effets sont appelés à marquer les décennies à venir. À la lecture de ce livre, il devient évident que la paix est devenue la condition à notre survie là où nous nous trouvons dans cette partie du monde.




Carole André-Dessornes au Salon
Table ronde « Écrire les conflits », le 25 octobre à 18h (Amphi. Gibran)/ Signature de 1915-2015 : Un siècle de tragédies et de traumatismes au Moyen-Orient à 19h (el-Bourj)
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
1915-2015 : Un siècle de tragédies et de traumatismes au Moyen-Orient de Carole André-Dessornes, L’Harmattan, 2015, 126 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166