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2014-04 / NUMÉRO 94   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Georges Bordonove, le marathonien des rois


Par Lamia EL-SAAD
2013 - 09
Officier de la Légion d’honneur, lauréat de l’Académie française, lauréat de la Bourse Goncourt du récit historique, il a aussi à son palmarès le Grand prix des libraires. Historien prolixe s’il en est… Auteur d’une dizaine d’ouvrages dans la collection « Les grandes heures de l’histoire de France », mais aussi d’une vingtaine d’autres ouvrages historiques sur des sujets aussi variés que Vercingétorix et Nicolas Fouquet, on lui doit en outre 3 essais et 17 romans !

Décédé en 2007, celui que l’on surnommait « le marathonien des rois » nous laisse surtout une œuvre colossale : 54 biographies dans la collection « Les Rois qui ont fait la France ». Et parmi ces ouvrages dont une partie vient d’être rééditée, une biographie de saint Louis dans laquelle on retrouve non seulement ce qui est spécifique au « roi éternel », mais aussi ce qui est commun à tous les ouvrages de Bordonove.

Commençons, ainsi qu’il sied de le faire, par le roi. L’auteur relate l’enfance et décrit l’éducation de cet orphelin de père livré dès l’âge de quatre ans aux appétits et aux conspirations de la haute noblesse soutenue par le roi d’Angleterre Henri III ; ne bénéficiant que de l’appui de quelques administrateurs fidèles à la mémoire de son père (Louis VIII dit Louis le Lion pour sa bravoure, par analogie avec le roi Richard) et de la protection sage et maternelle de Blanche de Castille. Bordonove expose également, dans les moindres détails, une œuvre législative « d’une exceptionnelle densité et d’une rare cohérence » ainsi que les précautions prises par saint Louis avant son départ en croisade pour laisser un royaume stable à Blanche de Castille. Retraçant toute la trame épique de cette entreprise, l’auteur insiste sur l’héroïsme exemplaire de Louis IX et sur sa déception de n’avoir pu conquérir Jérusalem après six ans d’absence. Et c’est bien à Tunis, lors de sa seconde croisade, et non en France qu’il rendra son âme à Dieu en 1270, après avoir livré son testament spirituel à ses fils et notamment à Philippe III le hardi qui lui succédera. Bordonove mentionne bien entendu les 65 miracles du saint roi, sa canonisation au terme d’un procès de 24 ans et la dispersion de ses reliques. Voilà pour les grandes lignes de la vie de Louis IX. Intéressons-nous à présent aux traits caractéristiques de l’œuvre de ce biographe si prolixe.

Des chapitres très denses mais relativement courts, ce qui réussit à créer l’illusion d’un style rapide et haletant. Illusion vite dissipée parce que la rigueur et la précision de l’auteur sont telles qu’il ne néglige ni le moindre détail descriptif ni le moindre personnage secondaire. Assez ironiquement, ces qualités essentielles à l’historien sont à l’origine du principal défaut de ses biographies. À trop vouloir citer les noms de ceux qui ne jouèrent que des rôles secondaires, voire même insignifiants, il finit par perdre le lecteur dans une interminable galerie de personnages que l’on confond aisément, notamment en raison de la systématique récurrence des prénoms. Il est en revanche impossible de lui reprocher son manque d’esprit critique. En effet, l’empathie évidente qu’il a pour son personnage n’entame en rien son objectivité et ne l’empêche pas de relever les erreurs tactiques du roi ; précisant que les « Capétiens avaient de la bravoure à revendre, mais c’étaient de médiocres stratèges ». Un esprit critique qui passe au crible tous les clichés et toutes les caricatures galvaudées ; rétablissant, à titre d’exemple, la vérité sur la légende de ce roi qui rendait la justice à l’ombre d’un chêne du bois de Vincennes.

Bordonove est fidèle à l’authenticité historique au point de nous restituer dans ses ouvrages des dialogues dans leur jus, en vieux français, parfois suivis d’une traduction. Il cite également de très nombreux auteurs pour donner au lecteur une vue d’ensemble de ce que la postérité a retenu des rois de ses biographies. En ce qui concerne saint Louis, il puise certes largement dans les écrits de Joinville mais fait écho, entre autres, à cette phrase de Chateaubriand qui confiait dans ses Études historiques : « On ne sait lequel le plus admirer du chevalier, du clerc, du patriarche, du roi ou de l’homme. » Toutefois, Bordonove ne se risque pas à trancher. Et pourtant… Tout comme Stefan Zweig l’aurait fait pour un de ses personnages, il étudie minutieusement toutes les facettes de la personnalité des rois de France. S’efforçant de comprendre « de quelle pâte était pétri ce mortel qui devint un saint sans cesser d’être un roi » et d’approfondir le mystère de son âme, il s’attarde sur l’origine et les manifestations de sa piété, sur les causes authentiquement religieuses qui ont motivé ses croisades (alors que les causes politiques n’étaient pas étrangères aux premières croisades), sur son culte des reliques (pour lesquelles il fit construire la Sainte-Chapelle), sur son mysticisme grandissant avec l’âge et tout particulièrement après sa première croisade…

Relevons enfin chez Bordonove un sens de l’humour des plus subtils. En plus d’émailler ses biographies d’anecdotes, il s’autorise souvent de savoureux commentaires. C’est ainsi qu’il explique, le plus sérieusement du monde, que la reine Marguerite accompagna son époux en croisade parce que Louis IX ne pouvait se passer d’elle ; et ajoute, non sans malice : « Il avait alors trente-quatre ans et ce n’était pas encore un saint ! Et la reine, à vingt-sept ans, restait très belle ! » Georges Bordonove, un auteur exceptionnel à découvrir, une œuvre colossale pour lecteurs marathoniens.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Saint Louis : Roi éternel de Georges Bordonove, Pygmalion, 393 p.
 
2014-04 / NUMÉRO 94