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2014-04 / NUMÉRO 94   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Sociabilité et solidarité entre seigneurs et vassaux


Par Henry LAURENS
2012 - 12
Digne continuateur des grands médiévistes qu’étaient Marc Bloch et Georges Duby, Dominique Barthélemy reprend la question de l’émergence de la dynastie capétienne dans le cadre de ce que l’on a appelé la « société féodale », c’est-à-dire la solidarité, la sociabilité (guerre incluse) entre les membres, seigneurs et vassaux, d’une noblesse aux allures guerrières qui est aussi un système politique avec un roi à sa tête.

Le premier grand thème de ce livre est de montrer que la royauté est indispensable au système féodal et que son abaissement est lié aux derniers Carolingiens (dynastie de Charlemagne). Les aristocrates constituent une classe d’héritiers assez conformiste qui ont choisi l’un des plus importants d’entre eux comme souverain en 987, mais dans une perspective d’équilibre des pouvoirs. Le système politique est « visqueux », dès que l’un des protagonistes devient trop fort, tous les autres se coalisent pour le remettre à sa place. Les personnes des premiers successeurs de Hugues Capet restent mal connues faute de documentation, mais leurs actions n’ont pas été aussi négligeables que l’on l’a dit. La conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066 ne modifie pas réellement les rapports de force. Le premier ébranlement vient de la réforme de l’Église qui remet en cause la relation entre les grandes familles aristocratiques et les biens ecclésiastiques. L’auteur s’interroge ainsi sur l’importance du sentiment religieux : « Même si le salut de l’âme est un véritable souci des donateurs nobles, il est donc clair que la préoccupation proprement religieuse se mêle à d’autres. Le degré de ferveur religieuse de la noblesse de l’an mil et l’ampleur réelle des transferts effectifs des biens demeurent à jamais impossibles pour nous à mesurer. » La tension est donc forte entre les grands aristocrates et l’Église à la fin du XIe siècle avec le rejet de l’investiture laïque des dignités religieuses. La croisade est évidemment un mouvement religieux qui a dépassé l’attente de l’Église. Sa sanctification a été mesurée : « Il semble en tout cas que l’Église, alors occupée en Europe occidentale d’assurer le primat absolu du clerc, prêtre surtout, sur le laïc, ne se soucie pas trop de faire des morts laïcs de la croisade des saints martyrs à reliques. Il suffit qu’elle leur ait assuré l’absolution. »

On arrive finalement à une série de compromis entre l’Église et l’aristocratie. Les contestataires sont maintenant taxés d’hérétiques. La grande mutation n’est pas celle de l’an mil mais celle de 1100, mais il faut faire attention à l’illusion documentaire créée par le plus grand nombre de sources disponibles pour cette période : croissance des cultures, montée du commerce, mouvement des communes. C’est aussi à ce moment que naissent et se développent les idéaux et les pratiques de la chevalerie classique. L’adoubement proclame la majorité de l’héritier noble et l’habilite à hériter et à revendiquer son honneur et tout héritage dont il se dit spolié. Il lui permet de régir la seigneurie ancestrale. Il ne s’agit que de la reproduction de la société féodale : « Le fond de ce que l’on peut appeler la mutation chevaleresque réside moins dans une civilisation des mœurs que dans une certaine sophistication, et surtout dans l’éclosion d’un style nouveau de relation entre gens de bonne compagnie, très ludique, privilégiant la séduction. »

Le regain de l’autorité royale s’inscrit dans ces changements : « Dans une société moins homogène, les mécanismes interactifs de régulation des conflits ne suffisent plus. L’heure est au développement d’une justice plus institutionnelle et plus impérative, et celle du roi a particulièrement vocation à s’imposer comme telle. » La papauté en voie de devenir un État monarchique prend le roi comme interlocuteur, au grand dam des princes. Même si les Plantagenêt présentent une force plus considérable que les Capétiens, ils ne peuvent se permettre de heurter frontalement le roi, de s’en prendre à ses terres, que par des réclamations argumentées dont ils manquent ou par le soutien à des réclamants (peu nombreux), alors que le roi peut plus aisément les quereller. La montée en puissance de l’État monarchique se fait dans le cadre de la société aristocratique et non dans sa contestation : « La mutation de l’an 1200 n’est guère que politique. S’il faut lui reconnaître un soubassement social, mieux vaut penser qu’elle a réajusté les choses comme il le fallait, ou à peu près, pour que la société féodale subsiste, parée de chevalerie, légitimée par l’Église, flanquée en contrebas de quelques bourgeois complices. Sans doute, la société n’a-t-elle plus le même équilibre qu’autour de l’an mil, l’essor urbain et commercial y apportant nécessairement du mouvement et de la tension. Mais précisément, la monarchie et les grandes baronnies du XIIIe siècle se développent de manière graduelle comme pour pallier aux déséquilibres. »

Ce livre s’inscrit dans la lignée des grands ouvrages de Marc Bloch et de Georges Duby tout en faisant une série importante de réajustements historiographiques. Même si parfois la lecture est un peu ardue, l’écriture est vive avec des trouvailles de langage. Ce sera certainement pour longtemps un ouvrage de référence.


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Nouvelle histoire des Capétiens, 987-1214 de Dominique Barthélemy, Seuil, 380 p.
 
2014-04 / NUMÉRO 94