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2014-07 / NUMÉRO 97   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Plaisir et désenchantement du style tardif


Par Farès SASSINE
2012 - 12
Du style tardif, l’ouvrage posthume d’Edward Said dont Actes Sud vient de publier la version française, a paru en anglais en 2006. L’auteur américano-palestinien le préparait, pensant y mettre la dernière touche en décembre 2003. Mais sa mort le 25 septembre de la même année des suites d’une longue maladie, qui n’a jamais mis en veilleuse sa créativité, en décida autrement. Les notions d’ « œuvres tardives » et de « style tardif » retenaient Said depuis plus de dix ans, et il leur avait consacré articles et séminaire. Il laissait, du coup, pour la postérité « un énorme corpus de matériaux » et non une œuvre achevée. Lecture faite de l’ouvrage, il est indéniable que ce que nous avons entre les mains, quant à la cohérence comme au style, porte sa griffe. On ne peut donc que louer le préfacier Michael Wood, principal maître d’œuvre du livre, pour son travail attentif et scrupuleux.

Le terme anglais « late », rendu en français par « tardif », couvre un large éventail de significations : tard, en retard, ancien, défunt… Pour Edward Said, qui le puise chez Theodor W. Adorno (1903-1969), théoricien de l’école de Francfort et musicologue qui l’a employé pour la première fois en 1937 pour parler de la troisième période de Beethoven (« Spätsil Beethovens »),  son usage conceptuel et critique ne saurait se confondre avec le terme dernier ou ultime, les dernières œuvres (Last works) d’un grand auteur, comme La Tempête et Un conte d’hiver de Shakespeare, Otello et Falstaff de Verdi, pouvant marquer le sommet d’une trajectoire antérieure, un renouveau d’énergie et la pleine harmonie des éléments qui figuraient dans les compositions précédentes. 

C’est donc un ensemble de traits qui caractérise le style tardif. L’auteur, continuant et prolongeant le travail d’Adorno sans s’interdire de marquer parfois sa différence, les dégage de nombre d’œuvres littéraires et musicales. Là réside d’ailleurs un des attraits de l’ouvrage où des compositions de Beethoven, Richard Strauss, Mozart, Britten… sont décryptées avec finesse et pertinence. Said a raison de parler d’une « lacune » marquant désormais la culture générale de notre époque et d’en évoquer quelques-unes de ses causes : la place réduite de la musique dans les programmes, le déclin de l’apprentissage individuel d’un instrument (piano ou violon), l’accès difficile à la création musicale contemporaine… Ce manque ne donne que plus d’attrait à un livre qui passe, en jouant, d’un opéra à une nouvelle, d’une partition à un poème, d’un compositeur à un romancier en des termes précis et en prenant la précaution de s’appuyer sur l’avis de critiques compétents, quitte à départager parfois leurs points de vue opposés. L’aspect festif et riche de l’approche vient aussi de l’appel fait par Edward Said au cinéma et de l’utilisation faite d’interprétations (Glenn Gould a droit à un chapitre) et de mises en scène (Ariane Mnouchkine, Ingmar Bergman…) contemporaines comme autant de clefs pour accéder à une œuvre ou la décrypter.
Le style tardif, c’est « un idiome nouveau » par lequel un artiste reconnu, affrontant la dégradation physique et confronté à une mort proche, s’exprime. Son archétype demeure la Missa Solemnis, les cinq dernières sonates pour piano et les six derniers quatuors à cordes de Beethoven, œuvres qui saisissaient d’effroi les contemporains les mieux disposés et affichaient le mépris du compositeur pour sa propre continuité. Ce style implique une tension d’où sont absentes « toute harmonie et toute sérénité », une coupure avec l’ordre social et esthétique dominant, un « exil » né de « l’intransigeance » et prenant le parti pris de l’art « par une combinaison particulière de subjectivité et de convention » contre l’abdication devant la réalité. Adorno écrit : « Dans l’histoire de l’art, les œuvres tardives sont les catastrophes. » Elles sont l’affirmation de la « totalité perdue » et de la synthèse impossible, le triomphe de l’épisode, du fragment et de la fissure ; en elles cohabitent un retour aux archaïsmes et l’annonce de langages futurs.

Des œuvres tardives comme objet d’études, de l’essayiste Adorno qui en a le mieux caractérisé les aspects, à Edward Said qui enrichit et multiplie brillamment l’enquête dans des conditions de santé désastreuses, l’onde ne fait que se propager. À moins que son chemin ne soit inverse. Said retourne sur Adorno et son œuvre – d’une lecture austère  et ardue – l’essence  même du tardif : il voit en lui « un commentateur du présent inopportun, scandaleux et même catastrophique… » Il est difficile de ne pas voir Said se profiler derrière le portrait qu’il fait d’Adorno. Après avoir évoqué sa « mondanité », sa « parfaite urbanité » et ses traits brillants, il écrit : « Ces qualités vont de pair avec le style tardif de son œuvre – celui d’un Européen cultivé vieillissant, mais encore d’une grande agilité mentale, nullement enclin à une sérénité ascétique, non plus qu’à une maturité exempte de causticité. »

Le livre de Said est de toute richesse sinon de tout repos. S’il ne convainc pas toujours par son extension excessive du concept de style tardif à des créateurs comme Mozart et Euripide, ses analyses sont toujours d’une palette infinie. L’étude comparée du Gattopardo de Lampedusa et de celui de Visconti, donnant la préférence au roman, est inégalée. Celle des Mort à Venise de Thomas Mann et de Britten est pleine d’enseignements, mais là l’opéra est moins connu que la nouvelle. Et quel bonheur de retrouver à la fin de l’ouvrage, et après bien des pérégrinations, la rigueur de son entrée en matière.


 
 
D.R.
« Dans l’histoire de l’art, les œuvres tardives sont les catastrophes. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Du style tardif, Musique et littérature à contre-courant, (On Late Style) de Edward W. Said, traduit de l’américain par Michelle-Viviane Tran Van Khai, Actes sud, 320 p.
 
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