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Essai
Churchill et Hitler : le choc
Pour les conservateurs, Churchill ne devait être qu’un homme de transition, mais la montée en puissance d’Hitler allait faire de lui « the right man in the right place ».

Par Lamia El Saad
2012 - 07
Entre le début des années 1930 et 1945, Churchill et Hitler vont « se jauger et s’opposer ». C’est le choc de deux volontés : celle de l’Allemand qui déclenche une guerre, et celle de l’Anglais qui « sonne l’alarme précocement et constamment, tout en prônant des solutions peu écoutées », du moins entre le début des années 1930 et 1939.

Churchill observe attentivement la montée en puissance d’Hitler et écrit qu’alors « s’avança à grandes enjambées un fou au génie féroce, dépositaire et incarnation des haines les plus virulentes qui jamais dévorèrent le cœur humain ». Il dénonce, dès le 7 avril 1933, le réarmement de l’Allemagne et la fin de la démocratie. L’admiration que Churchill voue à la pugnacité d’Hitler cohabite avec un profond mépris pour sa brutalité ; l’esprit de sacrifice des nazis n’ayant d’égal que leur capacité à sacrifier autrui. Ce qui exclut toute illusion d’amadouer Hitler par des paroles et présage un « combat sans merci ».

Tandis que ce combat se profilait déjà à l’horizon, « attendre et voir » semblait être la devise des Anglais. Et Churchill fut bien « le seul à claironner, à temps et à contretemps », que cette attente faisait grandir le danger. Il est celui qui demeura éveillé lorsque tous les autres s’étaient assoupis. Et le monde paya au prix fort l’isolement dans lequel il a longtemps laissé le « vieux lion ». Inutile Cassandre… aurait pu penser ce médecin dont on méprisa les ordonnances ; ce visionnaire qui avait le don de prédire l’avenir, mais pas celui de convaincre. Il est un fait que les tentatives anglaises, et notamment celles de Chamberlain, pour maintenir la paix ont été explorées « jusqu’à l’absurde » ! Halifax et Chamberlain préférèrent en effet au « bellicisme churchillien » toute une « palette de moyens officiels et officieux » pour maintenir la politique du pays à l’égard d’Hitler dans une voie qu’ils croyaient être celle de la sagesse. Hitler était alors « grandement sous-estimé en Angleterre » et Churchill passait pour un fou aux yeux des conservateurs anglais et devait faire face à une forte opposition de leur part. 

Si Churchill échoua longtemps à convaincre, sa lucidité et sa méfiance sont d’autant plus méritoires qu’Hitler ne ménagea pas ses efforts pour s’en faire un allié au moyen « d’envoyés personnels » chargés de le rencontrer. Le projet annoncé dans Mein Kampf (il suffisait de l’avoir lu…) consistait à ménager l’Angleterre mais à écraser la France ; pour pouvoir conquérir à loisir un « espace vital » en Pologne, en Biélorussie et en Ukraine. Ce projet qu’Hitler réalisera en 1939-1940 se heurtera « à la résistance anglaise enfin dirigée par Churchill ». Et Churchill sera, à cet égard, d’une « intransigeance sans faille » en ce qui concerne les tentatives de paix du Reich avec l’Angleterre. Bien plus, Churchill prône le premier un positionnement diplomatique « faisant de l’union contre le danger allemand une priorité absolue » ; le privilégiant ainsi par rapport au danger russe. En 1939, le communisme inquiète pourtant plus que le nazisme ; mais Churchill fait exception et se montre « prêt à faire alliance avec les Russes contre Hitler ». Pour autant, on aurait tort de séparer son obsession anticommuniste de son souci de vaincre Hitler. Il s’appliquera, en effet, à empêcher Staline et Roosevelt de tenir un sommet sans lui et multipliera en revanche, tout particulièrement en 1943, les conférences avec Roosevelt. Churchill prend soin de contenir Staline et de ne pas céder, notamment à Yalta, à ses exigences.

Si Churchill ne se trompe pas d’ennemi en privilégiant le danger nazi, Hitler non plus ne se trompe pas au sujet de cet Anglais. Et dans sa bouche, Churchill devient, à partir de 1935, le « symbole d’une Angleterre ennemie ». C’est sans doute ce qui explique que la mise à l’écart de Churchill, qu’il soit simple député, ministre ou Premier ministre, soit une « condition sine qua non mise par Hitler à tout accord avec la Grande-Bretagne ». Le dictateur allemand écrit : « De quelle manière l’Angleterre a glissé dans la guerre, c’est une affaire singulière. L’homme qui a manigancé cela, c’est Churchill. » Il ne manque pas, par ailleurs, d’attribuer au grand homme « la responsabilité du maintien de l’Angleterre dans la guerre ».

Face à l’effondrement français, Churchill affirme que, « même si elle est lâchée par la France, l’Angleterre continuera la lutte ». Il tente de ralentir la chute de ce pays « à coups d’expédients » et prononce, le 21 octobre 1940, un discours en français à la BBC pour « inciter la France à se ressaisir, et taxer de traîtrise tout compromis » avec Hitler. Il jouera, par la suite, un rôle important dans la préparation de l’opération Overlord et plaidera la cause de De Gaulle lorsque les relations de ce dernier seront au plus bas avec Roosevelt. Et c’est encore Churchill qui met tout en œuvre pour impliquer les États-Unis dans la guerre, lui qui se rend à Washington juste après Pearl Harbor ; « inspirant chaque jour des décisions capitales ».

Spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, François Delpla aborde cette période sous un angle inédit, mais ne néglige pour autant aucun aspect, si minime soit-il, de ce conflit. Le lecteur tirera de ce remarquable ouvrage une conviction acquise imperceptiblement au fil des pages : le grand homme de la Seconde Guerre mondiale est bel et bien Winston Churchill ! Et le lecteur francophile qui aura, jusque-là, pu penser que c’était de Gaulle réalisera que si ce dernier a tout entrepris pour sauver la France, Churchill, lui, a tout entrepris pour sauver la France et l’Europe. Outre son exceptionnelle appréciation du danger, « jamais dans l’histoire un homme n’aura autant incarné à lui seul le redressement d’une situation désespérée ». Même de Gaulle « aurait été voué à l’impuissance s’il n’avait pu profiter de son sillage ». Churchill et Hitler. La partie s’est bel et bien jouée entre ces deux-là. Toutefois, Delpla ne tombe pas dans le piège du manichéisme, faisant de Churchill un héros et d’Hitler un antihéros ; mais passe au crible les qualités et les défauts de chacun. 


 
 
Photo-montage D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Churchill et Hitler de François Delpla, éditions du Rocher, 2012, 573 p.
 
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