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2013-05 / NUMÉRO 83   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Bonne pâte


Par Jabbour Douaihy
2012 - 06
Hugo a écrit Les Travailleurs de la mer sur du papier blanc et Les Misérables rien que sur du papier azuré, Claudel se pâmait devant « cette espèce de feutre nacre où l’on voit par transparence des algues, des cheveux de femmes, des nerfs de poissons… ». Accueillez les délisseuses, l’ouvreur, le coucheur, le leveur et autres étendeuses dans le moulin à l’ancienne où l’on fabriquait « la farine de l’esprit » ou penchez-vous sur les cent catégories de papier du « Grand-Aigle » au « Petit-Jésus » répertoriées et tarifées par l’Administration française en 1741… Après Voyage aux pays du coton (2006) suivi deux ans plus tard de L’avenir de l’eau, Érik Orsenna, académicien et prix Goncourt en 1988 pour son roman L’Exposition coloniale, rempile avec un troisième volet, Sur la route du papier, qui grouille d’idées et d’anecdotes, le tout dans la rubrique de l’éclatement des frontières ou « Traité sur la mondialisation »…

Sur l’air Que serais-je sans toi ? – qu’aurions-nous tous été d’ailleurs ? –, l’écrivain commence par offrir une ode à son support par excellence :
« L’heure était venue de lui rendre hommage.
D’autant qu’on le disait fragile et menacé.
Alors j’ai pris la route. Sa route.
Cher papier !
Chère pâte magique de fibres végétales ! »

Nous avons donc droit à une véritable relation de voyage, une flânerie curieuse, scientifiquement parlant, du début du XXIe siècle où on est bien plus vite transporté grâce au vol AF 124 pour Tokyo que du temps du « Grand Tour » à cheval, sur les différents hauts lieux de cette invention capitale vieille comme le monde. Mappemonde en main.

Pourtant, l’itinéraire censé commencer en Extrême-Orient comme on le devine démarre derrière l’église de Plogonnec, entre Quimper et Douarnenez, dans le Finistère-Sud où le plus grand connaisseur des curiosités asiatiques, Jean-Pierre Drège, vous explique que la langue chinoise distingue à peine le papier (si) de la soie (zhi) : « Au fond, le papier c’est de la soie en plus humble. »

C’est donc naturellement en Chine, à Dunhuang, qu’il faut retourner pour retrouver les grottes qui abritaient les plus vieux manuscrits de la « Bibliothèque murée » puis essayer d’imaginer les étapes suivantes. La « conquête de l’Ouest » commence lorsque les Abbassides adoptent au VIIIe siècle le papier venu de Chine. Il avancera à travers Palerme ou l’Andalousie, grâce à des artisans musulmans ou juifs, mais tardera pourtant à se répandre en Europe. Un décret de l’empereur Frédéric interdit en 1221 l’usage de cette « substance impie » sur laquelle on rédigeait le Coran… Puis ce fut le passage de l’artisanat à l’industrie, une affaire d’inventeurs, Jean-François Didot, David Sechard, et de familles, les Mongolfier, les Johannot et les Canson, pour aboutir au « Papier présent ». Érik Orsenna fait le tour du monde, au Brésil, en Indonésie où le papier est accusé de tuer la forêt, visite les usines du tout recyclable en Inde pour constater que si le papier « graphique » ne se porte pas bien, et si la fortune du papier d’emballage dépend du rythme de la croissance, ce sont les « tissues » hygiéniques ou autres auxquels tout sourit. Et le voyage ne se termine pas avec le détour par « l’Office central pour la répression du faux monnayage » sis à Nanterre et où l’inspecteur Perrier regrette le temps des véritables artistes en faux qui cèdent la place aux débrouillards du numérique oubliant que tout le secret est dans… le papier.

Cette balade ne pouvait que se terminer sur une note sentimentale où l’auteur proclame sans surprise son désir de lenteur et de silence auquel le papier peut le mieux répondre. Et la raison ? « Peut-être parce qu’il est d’abord fait avec de l’eau. Comme nous. »
Utile, agréable voire lyrique.

 
 
 
 
© Bernard Matussière / Opale / Fayard
« Au fond, le papier c’est de la soie en plus humble. »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
2013-05 / NUMÉRO 83