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Essai
L’ombre du général de Gaulle
Pendant treize ans, André Diethelm fut l’un des plus fidèles collaborateurs du général de Gaulle, celui qui avait toute sa confiance, « un confident si proche ». Taciturne, « discret jusqu’à l’effacement », André Diethelm joua un rôle capital et décisif auprès du grand homme avec qui il partageait « une certaine idée de la France ».

Par Lamia el Saad
2010 - 09



Diethelm a disparu en emportant tous ses secrets dans la tombe, ne laissant ni Mémoires, ni archives, ni notes personnelles ; « comme s’il avait voulu effacer les traces de sa présence auprès du général, tout indice de leur relation privilégiée ». Tout au long de sa vie, il a refusé décorations et distinctions (n’acceptant que la Légion d’honneur), fui les photographes et les cérémonies officielles. Il n’apparaît que très rarement dans les ouvrages sur de Gaulle ; son nom, connu uniquement des spécialistes de la France libre, n’est pas parvenu au grand public.

S’il ne fut pas l’homme des flashs et de la lumière des projecteurs, de la reconnaissance et de la gloire, il fut, véritablement, l’homme de l’ombre ; le « compagnon des moments difficiles ». Témoin privilégié des moments de doute et de découragement du général – « de Gaulle songea même à se suicider lors de l’opération de Dakar » –, cet excellent second rôle qui ne se voulait pas sur le devant de la scène « sera toujours là pour permettre au grand homme de se relever ». Il aura « plus que d’autres gagné la totale confiance » du général. C’est à lui que de Gaulle remettra « son testament secret pour le rendre public s’il venait à disparaître ». Également lui qui sera le dépositaire de ses dernières volontés lorsque le général, en proie à une crise aiguë de paludisme et terrassé par une forte fièvre, croira sa dernière heure venue.

Héros de la Grande Guerre et directeur de cabinet de Georges Mandel, Diethelm rejoint de Gaulle à Londres en 1940 ; le général le fait très vite nommer à son état-major personnel. Il contribue ainsi à apaiser la querelle entre Churchill et de Gaulle et à « améliorer les relations avec les Français libres » ; c’est lui qui organise l’entrevue décisive entre Mandel et le général.

Normalien et « Grand argentier de la France combattante », sa tâche est d’autant plus difficile que la France dépend totalement du Trésor britannique. Le général qui avoue volontiers porter peu d’intérêt à ce genre de problèmes « n’en mesure pas moins l’efficacité des réformes Diethelm ».
Il est un fait que la Résistance française n’a pu faire l’économie d’un véritable combat des chefs entre de Gaulle et Giraud. Si Giraud bénéficiait du soutien inconditionnel des Américains, de Gaulle, lui, était souvent en conflit avec ses propres alliés, notamment avec Churchill. C’est pourtant lui qui devait en sortir victorieux ; cette victoire est à mettre, en grande partie, au crédit de la fidélité absolue et de la cohésion de ses proches collaborateurs. « Parmi eux, en première ligne, André Diethelm. »

Commissaire à la Guerre, il jette en urgence les bases d’une armée unifiée qui participera à la victoire finale. Apprenant que les Américains envisagent d’administrer directement les territoires libérés et ne pouvant accepter cette forme de protectorat militaire, fusse-t-il temporaire, de Gaulle charge Diethelm de prendre les mesures nécessaires « afin que l’autorité, dans tous les domaines, soit assurée lors de la Libération par des Français issus de la Résistance ». Le désarmement des F.F.I. sera essentiellement son œuvre.
Lorsqu’en 1945, de Gaulle s’efface en demandant à ses fidèles « de continuer le combat par tous les moyens légaux », Diethelm n’est pas en reste. Il sera l’un des premiers animateurs du RPF et siégera au Conseil de la République avant de revenir à l’Assemblée où il présidera le groupe gaulliste. Le régime des partis (notamment communiste et socialiste) cherchant à prendre sa revanche, les gaullistes, en tête desquels Diethelm, feront l’objet d’attaques violentes. S’il sut les affronter sereinement, il en est une, touchant à son honnêteté et à son honneur, qui l’atteignit profondément. Il fut accusé d’avoir tiré un profit personnel du trafic sur la piastre indochinoise qu’il avait stabilisée en 1944. Le jugement « établissant que le délit de diffamation est constitué » l’innocenta. Mais il n’en eut pas connaissance, et s’éteignit le 11 janvier 1954, à 57 ans, des suites d’une longue maladie. Même sa mort contribua à le blanchir. Loin de s’être enrichi, il s’était couvert de dettes ; au point que ses enfants durent refuser l’héritage qui fut vendu aux enchères.
Pour lui rendre un dernier hommage, de Gaulle quitte exceptionnellement sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises et se rend à Paris vêtu de « son uniforme du temps de guerre ». Il écrira dans ses Mémoires : « Je ne crois pas qu’il existe de compagnon plus fidèle, ni de commis d’une conscience plus haute. »

En consacrant son dernier ouvrage à André Diethelm, Gilles Lambert ne se contente pas de réparer une injustice et un oubli de l’histoire ; de souligner « l’intégrité, le courage, la détermination, la rigueur, l’autorité, l’efficacité, enfin la fidélité » de celui qui fut L’ombre du général de Gaulle. À travers le prisme de ce personnage si exceptionnel, il nous fait redécouvrir les principaux protagonistes de cette période, parmi lesquels Jean Moulin ; et apporte un éclairage inédit et inattendu, non seulement sur « l’étonnante odyssée de la France libre », mais aussi sur la Grande Guerre, l’entre-deux-guerres, la colonisation, la France du Front populaire, la défaite de juin 1940, l’armistice, l’arrivée au pouvoir de Pétain, la collaboration et la IVe République.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
L’ombre du général de Gaulle (1896-1954) de Philippe Rey, Fayard, 187 p.
 
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