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2019-03 / NUMÉRO 153   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
La dernière flamme de Leonard Cohen


Par Michel Hajji Georgiou
2019 - 01


Entrevoyant déjà son retour « à un moment demain, à la maison, là où c’est mieux qu’avant », dans une chanson-clé de l’un de son album Old Ideas (2012), Leonard Cohen y dévoilait sa ferme intention de laisser derrière lui « une chanson d’amour, un hymne de pardon, un manuel de vie avec la défaite, un cri par-dessus la souffrance, un rétablissement après le sacrifice ».

Rongé par la leucémie, cloué sur une chaise orthopédique en raison de multiples fractures au dos, le poète canadien s’est quand même attelé à la tâche avec la discipline rigoureuse qui le caractérisait, conscient que, ses jours comptés, il ne se permettrait jamais de se présenter devant la Faucheuse comme André Chénier naguère devant la guillotine – avec ce cri de vie mêlé d’impuissance : « Pourtant J’avais quelque chose là ! »

Paru en septembre 2018, soit près de deux ans après la disparition du grand poète et chanteur le 7 novembre 2016, The Flame, recueil de poèmes de près de 300 pages, est le résultat de cette lutte consciencieuse de tous les jours, malgré la douleur et la maladie, pour transformer les derniers souffles de son existence brisée et magnifique en une flamme incandescente qui continuerait à brûler et vibrer, comme son cœur, en communion avec la beauté.

Depuis ses débuts de poète à la fin des années 50, Cohen s’était depuis toujours – et son nom y était pour quelque chose – senti investi d’une mission sacrée de transmission d’un message prophétique relatif à l’état de l’humanité et la déchéance, comme s’il était un témoin privilégié de la chute des anges. Aussi n’a-t-il jamais hésité à contempler le néant dans les yeux, non sans craintes et tremblements, ou encore à se laisser laminer par la beauté, lorsque sa défaite invincible le lui commandait. « En de rares occasions le pouvoir m’a été donné d’envoyer des ondes d’émotion de par le monde. Ce furent des événements impersonnels, sur lesquels je n’avais aucun contrôle », confesse-t-il d’ailleurs, dans l’un des poèmes qui ouvrent ce dernier opus.

The Flame constitue en ce sens l’apothéose de l’œuvre cohenienne, à tous les niveaux, un livre qui ne recèle rien moins que l’âme en partance de son auteur. Mais à l’angoisse et aux accents aigus de la tristesse et de la dépression qui ont habité l’œuvre du poète depuis le commencement a succédé un sens poussé de la sérénité face à l’inéluctable : le passé y est à la fois vivace mais lointain, incertain ; la Beauté, charnelle, omniprésente, essentielle, mais élusive, distante, à contempler de loin avec le dépérissement de la chair et l’essoufflement du désir ; et la spiritualité omnisciente, mais délivrée des contingences du monde sensible et de l’angoisse du sens, dépareillée, dénudée. « Et maintenant que je m’agenouille/ À la lisière de mes années/ Laisse-moi demeurer dans la lumière là-haut/ Dans la lumière radieuse/ Où il y a le jour et il y a la nuit/ Et où la vérité est la plus ample étreinte », écrit-il ainsi dans le poème « 15 Janvier 2007 Sicily Café ». « Je n’arrive pas à déchiffrer le code/ De notre amour congelé/ Il est trop tard pour savoir/ Quel était le mot de passe/ Je tends la main vers le passé/ N’arrive jamais à l’atteindre/ Et tout ressemble/ À un ultime recours », avoue-t-il également dans « Je n’arrive pas à déchiffrer le code ».
Nonobstant cette préparation au Grand Saut, le poète n’est pas pour autant coupé du monde, loin de là. En atteste d’ailleurs la polémique que l’un de ses poèmes mi-figue mi-raisin sur les bouffonneries du rappeur Kanye West – « Kanye West n’est pas Picasso » – a suscitée sur la toile lors de la publication de l’ouvrage. Quoiqu’aux portes de l’Un, de l’infini, Cohen se trouve au milieu du monde, témoin, tantôt émerveillé, tantôt littéralement effaré, de son évolution, de ses mutations diverses, de ses catastrophes à venir entrevues comme de sombres prophéties.

L’ouvrage, soigneusement planifié par Leonard comme un chant du cygne, est divisé en trois grandes parties. La première, de près de 90 pages, comporte une sélection de poèmes inédits, écrits sur plusieurs décennies ou récents, mais considérés comme « achevés » par un poète incroyablement exigeant vis-à-vis de son œuvre, et qui recèlent en eux cet ultime souffle d’amour avant le grand voyage. L’on y retrouve naturellement des accents de Cavafy et de Garcia Lorca, deux des maîtres du poète canadien, mais c’est surtout toute la polyvalence unitaire de Cohen lui-même qui s’y exprime avec le plus grand épurement – comme si le vieux mineur usé avait été au plus profond de sa mine, en dépit de l’effort surhumain requis, pour y débusquer les diamants les plus rares et les plus précieux. Il s’agit sans doute, après le Livre du Désir publié en 2006, le cœur vibrant du chef-d’œuvre littéraire de Leonard Cohen. 

La deuxième partie, de près de 70 pages, rassemble les paroles des chansons de ses trois derniers albums, Old Ideas, Popular Problems (2014) et You Want it Darker (2016), ainsi que celles des chansons écrites pour sa compagne de naguère Anjani pour son album Blue Alert (2006). 

Le troisième et dernier pan de l’ouvrage est sans doute le plus précieux, puisqu’il rassemble, sur une centaine de pages, des textes poétiques extraits des innombrables carnets non datés dans le temps – 3000 pages écrites sur plus de six décennies ! – où Leonard Cohen s’adonnait, depuis son adolescence, à sa mission la plus sacrée, celle de « noircir des pages ». L’on y retrouve aussi, outre le discours épique du poète lors de la réception du Prix Prince des Asturies en juin 2011, une dernière phrase très évocatrice de l’homme, écrite quelques heures avant sa mort dans le cadre d’un échange par courrier électronique : « Bénis soient les pacificateurs, car ils seront appelés fils de Dieu. » L’ouvrage est enfin parsemé de dessins-autoportraits, accompagnés de formules qui témoignent de son sens poussé de l’humour et de l’autodérision.

The Flame est bien la feuille de route magistrale que Leonard Cohen, le shaman-guérisseur, laisse derrière lui, comme un testament-manuel d’apprentissage à vivre avec l’inéluctable, l’indomptable, l’éternelle défaite qui couronne tous nos printemps. « La vie, c'est d'abord un vif flamboiement de rêves, puis une terne lumière faite de ternes heures, jusqu'à ce que la vieillesse amène à nouveau le vif flamboiement », écrivait le grand Yeats. « Bien sûr il a échoué mon petit feu/ Mais elle est vive l’étincelle mourante/ Va dire au jeune messie/ Ce qui arrive au cœur », reconnaît pour sa part, à la fois tendre et impitoyable, le maestro canadien.

Si toutes les défaites étaient aussi flamboyantes que la flamme merveilleuse, majestueuse et indestructible de Leonard Cohen, ce monde brisé et disloqué serait plus que jamais un havre éclatant de lumière. 
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
The Flame de Leonard Cohen, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Seuil, 2018, 360 p.
 

 
 
© Dominique Issermann
« The Flame constitue l’apothéose de l’œuvre cohenienne, à tous les niveaux. C'est un livre qui ne recèle rien moins que l’âme en partance de son auteur. » « Bien sûr il a échoué mon petit feu/ Mais elle est vive l’étincelle mourante/ Va dire au jeune messie/ Ce qui arrive au cœur »
 
2019-03 / NUMÉRO 153