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Poésie
Adonis : le poète en amour
Lexique amoureux consacre les écrits du désir chez Adonis. L’amour, en intime résonance avec l’enfance, emprunte les voies du poème dans sa quête d’émancipation et de vérité.

Par Ritta Baddoura
2018 - 12


«(…) Où m’emportes-tu ?/ Car tu me portes,/ Ne m’entraines pas./ Tu ouvres/ Un espace nouveau./ Quand moi je parle de l’espace,/ C’est je crois/ Celui de tout le monde./ L’espace banal/ Comme on dirait un four banal./ Ce n’est pas/ Ton espace à toi (…) » dit Guillevic dans son poème intitulé « Adonis » (Ouvrir, Gallimard, 2017). Les notions de révélation, de mystère, d’exception et d’espace, reviennent au sujet de la poésie d’Adonis. Poètes, artistes et intellectuels qui le rencontrent en témoignent avec émotion et admiration. 

Alejandro Jodorowsky signe l’adresse du Lexique amoureux d’Adonis, paru cet automne. « Chez Adonis, écrit-il, la double tentation de la multiplicité (…) est absorbée par les facettes invisibles de l’unité, qui n’est rien d’autre que le poète plongé dans le mystère de lui-même (…) Cette chanson collective, reçue par le poète comme une révélation, brise les limites du discours rationnel, refusant de révéler ses secrets, dans une forme autre que le langage poétique qui exclut complètement l’ego de l’écrivain. (…) Adonis efface toutes les frontières, il ne se fige pas, ne se cache pas, ne s’échappe pas, n’agresse pas, comme les nuages sans cesse se transforment. »

Ha' « J’ai exilé mon corps de ses souvenirs/ Pour qu’il demeure en toi comme un enfant »
Lexique amoureux traite, au plus près de l’énigme, d’une voie singulière qui est tant source d’unité que de multiplicité. Celle du désir. Ce recueil que consacre à Adonis la célèbre collection « nrf Poésie » de Gallimard, met essentiellement en lumière ses écrits de l’amour portés par une traduction fine et sensible. Car Adonis ne s’est pas uniquement exprimé dans des textes relevant du registre historico-politique, même si la réflexion sur l’histoire de la langue et du monde arabes reste au cœur de sa création poétique.

En résonance avec le champ lexical amoureux, la studieuse préface de René de Ceccatty s’ouvre par quelques mots sur le pseudonyme que le jeune Ali Ahmad Saïd Esber prend et par lequel il nait à la poésie : Adonis. Avec ce nouveau nom, le poète voit ses premiers textes enfin acceptés et publiés. Au-delà de ces premières réussites, Adonis « (brouille) la question des origines et (scelle) son appartenance à la culture méditerranéenne » et à sa mémoire mythique, souligne René de Ceccatty. Il s’inscrit ainsi dans une filiation ayant le don – qui est aussi lourd legs – d’allier amour, mort, tragédie et renaissance. 

« Nous n’avons plus la même blessure/ Je t’ai retrouvée – Toi, la ville ‒ écrite par les tempêtes, et la mer/ À son apogée/ Je reste l’enfant épris de solitude/ Et mon corps, d’étonnement, d’exaltation/ Fait éclater ses boutons/ Nous n’avons plus la même blessure »
Tout comme Jodorowsky parle de « langage (excluant) l’ego de l’écrivain », René de Ceccatty insiste sur le fait que « le poète répugne à user d’une première personne vraiment identifiable qui limiterait sa voix ».

Toutefois, le choix des poèmes dans ce recueil recèle de nombreux textes où la plume d’Adonis fraie des chemins plus directs vers son vécu, tout en restant dans la pudeur et l’ambiguïté propres à l’écriture poétique. Prenant notamment pour « masque d’autres personnalités » dont des personnages bibliques, Adonis cherche à dépasser et transcender la dimension autobiographique. Par l’association de différentes symboliques, temporalités et historicités, ses vers, même les plus dépouillés, évoluent dans une ampleur épique habitée, quêtant l’émancipation et l’harmonie.

L’expérience amoureuse, dans l’écriture d’Adonis, a trait à l’origine, à ce qui précède le commencement. L’aspiration à s’affranchir des frontières, du jugement et de la norme, relatifs à une religion ou une morale donnée, caractéristique de la pensée d’Adonis, a pu être lue comme un combat, une ambition noble, une cause. Le choix des poèmes dans Lexique amoureux diffuse cependant un climat atemporel. Fantasme-nostalgie d’un temps idyllique et intense précédant les constructions sociales ‒ des tabous, des normes, du genre, du pouvoir, de la langue, Adonis assimile l’amour à l’enfance, et trouve dans ce rapprochement une forme possible d’intériorité, de vérité.

« Te souviens-tu ? Nous nous sommes rencontrés, séparés/ (…) Sans te frôler, j’ai imaginé tes seins/ Tes reins, tes hanches et plus bas/ L’étoile du nombril/ L’idée de redevenir enfant/ Rendait ses traits à mon visage/ Et à mon âge ses premiers chagrins ».

« Pas de partage entre toi et moi/ Mais pas de séparation non plus -pareils/ À éclair et nuage : pas d’union ni d’association (…). »

Dans un long entretien avec Hind Darwish (L’Orient littéraire, novembre 2006) Adonis confie : « À mon avis, la véritable révolution intellectuelle trouve son fondement dans le soufisme qui incite à la recherche et à l’étude. (…) Le Dieu que découvrent les soufis est un Dieu d’amour. Pour eux, on accède à Dieu par l’amour, et l’homme est un miroir qui, une fois poli, réfléchit Dieu. » Adonis perpétue l’amour par l’écriture, pour une autre expérience de soi et du désir. La lumière du soufisme, éclatante dans certains vers, traverse cet abécédaire amoureux au prisme de la femme, protagoniste ou destinataire de ces poèmes, avec l’enfance pour fil rouge. 

 
BIBLIOGRAPHIE
 
Lexique amoureux d’Adonis, traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Ghata, Issa Makhlouf et Houria Abdelouahed, Gallimard, 2018, 512 p.
 
 
 
© Stéphane Lavoué/Pasco
 
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