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2017-04 / NUMÉRO 130   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Rien n’empêche l’enfance
Grave, beau et attentif aux minuscules comme aux vastes mouvements du cœur, du corps et du monde, est Le Dernier livre des enfants. On baigne dans le mystère à chaque vers, l’imaginaire s’y transforme et le mystère persiste. 

Par Ritta Baddoura
2017 - 03
On entre dans ce recueil comme dans une rivière cristalline, dont la température est celle d’un rêve éveillé en des lieux inconnus, parfois exotiques et néanmoins familiers ; des lieux libres dans leur temporalité. Une lecture captivante, étonnante d’un ouvrage où la poésie est là, donnant sens au temps et frayant un fil à travers la douleur et la mort.

« Ouvre la maison, entre/ La lumière du jour/ Découvre qu’on ne pleure pas/ Sur la neige intérieure/ Les murs nus la laissent entrer/ Dedans, les choses ont cette façon de nous attendre/ De ne pas juger d’une douleur/ Perdu, le torse de son amour/ Alors elle bouge très lentement/ Pour monter/ L’escalier maintenant elle est redescendue vers la neige/ De la cuisine déserte (…) »

On découvre dans Le Dernier livre des enfants des êtres abandonnés à eux-mêmes, sur les marches d’un escalier, quelque part dans la ville, au cœur de la forêt, ou à bord d’un navire de pirates : orphelins réels ou virtuels, dont l’univers affronte les périls d’une réalité où l’enfance objective ou subjective a cessé d’être un cocon rassurant et doit affronter les malheurs du monde. Le souffle de l’écriture associe, grandes bouffées d’air, douceur de respirer et brèves suffocations. Dans ces climats intenses et violents, se tiennent en permanence deux présences : celle de la mort, et celle de la poète ayant acquis la liberté de l’eau et témoignant de la vie dans la proximité de la mort. 

« Puisque l’eau va partout la douleur est comme elle (…) »

Émerveillement, peur, douleur, joie, amour, désir, détresse : le ressenti est intact. La poésie d’Ariane Dreyfus a ce pouvoir magique de faire appel à un univers complexe d’une grâce étrange. Les tableaux alternent entre extérieur – grand large, rivière, campagne – et intérieur – foyer, salle de danse, tableau de peinture. 

« Emily regarde le soleil/ Rougir et s’enfoncer aussi vite/ Que le tremblement de la terre/ Et de la mer/ Jaillissent les poissons/ Les branches aussi/ Pleuvent sur le sable/ Les vêtements qu’on ne retrouve plus/ Les enfants marchent dessus/ Puis courent voilà qu’enivrés ils aboient/ Têtes en arrière/ Sans voir sur leurs ventres/ Les lueurs que leur font les étoiles/ Chacun pousse un cri qui entre/ Dans le cri d’un autre et devient royaume (…) »

Les longs poèmes, écrits entre 2011 et 2016, et les multiples personnages – enfants, adolescents et adultes, mais aussi bienveillants et aimants chats – qu’ils mettent en scène, ont diverses sources d’inspiration tels qu’évoqué à la fin du recueil : essentiellement Un Cyclone à la Jamaïque, roman de R. Hughes et son adaptation cinématographique de Mackendrick. Mais également une dizaine d’autres films d’époques différentes, des photographies, un spectacle, un ballet et un hommage à l’œuvre poétique de Pierre Garnier. Au cœur de ces inspirations variées, rien de disharmonieux, d’incohérent ou de factice. La possibilité d’une écriture par procuration est balayée. Ainsi en dépit de, et peut-être même grâce à ces sources hétéronomes d’inspiration dont elle se saisit pleinement en une subtile symbiose, Dreyfus sonde l’intimité de son vécu et arpente son intériorité.

« J’écris parce que je vais disparaître/ C’était là,/ Ma fille assise dans l’escalier, je la regarde entre les barreaux/ Ne bouge pas/ J’aime continuer/ L’importance de se regarder/ Sans doute/ Le visage en veut un autre (…) »

Un poème se démarque dans la mesure où, parmi la variété de couleurs et de tons existant dans ce recueil, il impose une expérience de lecture inclassable qui prend au cœur et à la gorge, et dont les empreintes perdurent. L’étrangeté de ce poème est légèrement apprivoisée à la fin de l’ouvrage, dans une annexe intitulée Chantier de poème, qui revisite étape par étape, le processus d’écriture chez Ariane Dreyfus, via l’écriture éprouvante émotionnellement, laborieuse et engagée d’un texte sur l’excision.

Quelque chose qui reste ardu à transmettre est le traitement impressionnant du temps dans ce livre : ni mis en suspens, ni effacé, mais comme rendu plus rond, révisant la succession de ses temporalités dans une harmonie qui nous le fait éprouver autrement. Comme « (se souvenir) en avant ». Vert, jaune, bleu. Vivacité des couleurs primaires. Puis d’un coup le blanc. De l’eau qui circule et baigne tout. Ariane Dreyfus a l’art de parvenir à dire ce qui est très beau et très difficile. Elle sait aussi exprimer la manière qu’a l’amour d’apaiser la peur, d’exister dans la peine, de faire patience et de restituer l’être à l’enfance en sa force guerrière, ses ilots cachés et la joie de ses jeux. 


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Dernier livre des enfants de Ariane Dreyfus, Flammarion, 2016, 192 p.
 
2017-04 / NUMÉRO 130