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2017-01 / NUMÉRO 127   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Saïd Akl : « La langue arabe est vouée à la mort ! »
Il y a deux ans nous quittait Saïd Akl, immense poète, orateur et linguiste, auquel l'Université Notre-Dame a décidé de rendre hommage en décernant des prix annuels portant son nom. L’Orient littéraire publie à cette occasion un entretien inédit que ce penseur anticonformiste a accordé en 2002 à Jean-Baptiste Para et Alexandre Najjar.

Par Alexandre Najjar
2017 - 01
Dans vos recueils poétiques, notamment dans Le Livre des roses, le mot « beauté » revient souvent. Vous avez toujours été un chantre de la beauté.

« C’est la beauté qui sauvera le monde », affirmait Dostoïevski. Le poète est celui qui crée de la beauté, à l’instar de Dieu.

Vous avez failli devenir ingénieur et vous avez enseigné les mathématiques durant votre jeunesse avant de devenir écrivain. Vous insistez beaucoup sur la parenté entre science et poésie.

La poésie est sœur de la géométrie. Elle est elle-même géométrie. Un vers classique est comparable à un théorème. Quand j’écris de la poésie, je pense à l’idée, à la démarche qu’elle va suivre et, en fin de compte, à ce qu’il fallait démontrer, au dernier vers qui éclate à la fin du poème… La géométrie fait travailler l’intelligence. Elle peut être comprise par un mathématicien et enseignée à un petit écolier. De même, un bon vers doit pouvoir toucher un grand technicien et une fillette de douze ans qui ne connaît rien à la théorie. J’aime ce critère qui distingue la bonne poésie de la mauvaise.
 
Vous avez écrit en arabe, en libanais, mais aussi en français. Vous avez publié deux recueils de poèmes dans la langue de Paul Valéry, votre écrivain préféré.

Je suis en effet un grand admirateur de Valéry. Je suis l’héritier de la poésie exigeante, symbolisée par Homère, Valéry et Mallarmé. Je suis de cette lignée. Paul Valéry a écrit des poèmes remarquables et de très beaux textes en prose. J’aime aussi bien le poète que le prosateur, comme dans le cas de Baudelaire dont la prose est aussi belle que la poésie. Valéry était un poète très instruit, mais il lui manquait Dieu. Il admirait le Christ, mais il était athée. Si je l’avais connu, je l’aurais sorti de l’athéisme ! Connaître Dieu, c’est connaître de grandes choses. Sans Dieu, notre civilisation serait mesquine.

Qu’est-ce qu’un bon poète aux yeux de Saïd Akl ?

Un bon poète est d’abord un être qui possède de hautes connaissances. Le vers, c’est d’abord la pensée. Prenez Lucrèce, Shakespeare, Goethe et, dans la peinture ou la sculpture, Léonard de Vinci et Michel-Ange. Ces artistes étaient supérieurement cultivés. J’aime les poètes de la connaissance, du savoir. Je n’accepte pas le poète pleurnicheur qui se plaint du départ de la femme aimée si, derrière ses mots, il n’y a aucune pensée. Il faut qu’un philosophe puisse aussi s’intéresser à ma poésie. En deuxième lieu, il faut que ce que je donne soit novateur, qu’il s’agisse d’une écriture qui sorte de l’ordinaire. Pour moi, la construction du vers est essentielle. C’est un travail difficile : il m’arrive de passer une semaine à la construction d’un seul vers ! Il faut également que les mots soient bien choisis, que la rime soit riche, que le poème soit bien rythmé. Il faut enfin que le poème « palpite ». Quand on fait l’amour, il faut que la femme sente que quelque chose palpite en elle. Il en est de même en poésie : la palpitation y est essentielle ! Hélas, de nombreux poètes sont impuissants… Au final, il faut qu’on sente que le poème a été créé sans effort. Si on donne l’impression d’avoir « haleté » en le créant, c’est qu’il est raté. En poésie, la fraîcheur est fondamentale !

Considérez-vous que la poésie arabe évolue ?

Elle a évolué avec moi, et peut-être avec Ahmad Chawki… En réalité, la poésie arabe est faible. Elle est fille du désert. Or le désert est incapable de produire quoi que ce soit. Prenez al-qafieh, la rime arabe. Elle est répétitive à souhait, monotone. J’ai moi-même écrit un poème de soixante vers en utilisant la même rime. Les gens ont applaudi, mais moi je souffrais le martyre ! En Europe, dont les littératures comptent de nombreux magiciens du verbe, c’est différent : une rime unique est impensable !

Comment un auteur comme vous, qui a écrit des ouvrages remarquables en arabe, peut-il être aussi sévère avec sa langue maternelle ? N’est-ce pas paradoxal ?

J’ai enseigné l’arabe à l’école et à l’université pendant trente ans. Si je suis devenu un grand poète arabe, c’est pour pouvoir dire, justement, que la langue arabe est vouée à la mort. Les Arabes ne sont ni des poètes, ni des artistes. Il y a certes une centaine de vers écrits par des Arabes qui comptent parmi les plus beaux du monde, mais c’est tout… À l’âge de 17 ans déjà, j’avais traduit Le Lac de Lamartine en libanais et en caractères latins. Mais j’étais conscient à l’époque que je ne pouvais pas mener ma révolution linguistique et préconiser l’écriture de la langue libanaise en caractères latins au lieu de l’arabe, avant de devenir moi-même un grand écrivain de langue arabe et d’avoir la légitimité nécessaire pour exprimer librement mes idées ! Quand il a écrit La Comédie, Dante s’est heurté à l’incompréhension de ses contemporains qui lui reprochaient d’abandonner le latin pour écrire dans une langue populaire, « vulgaire » : le toscan. En imposant le toscan comme langue littéraire, Dante ne s’est pas trompé. Le problème du monde arabe, c’est qu’il existe un décalage entre la pensée et la langue qui, malheureusement, n’est plus adaptée. Or la langue est l’instrument de la pensée. Si cet instrument est désuet, il convient de le changer !

Mais comment avez-vous pu écrire dans une langue qui, à vos yeux, est une langue morte ?

Le père jésuite Lammens, qui était une sommité, a consacré toute sa vie à l’Orient. À la fin de sa vie, savez-vous ce qu’il a déclaré ? « J’ai perdu mon temps. » Cette phrase est terrible. Lammens a passé sa vie à écrire sur les Arabes qui ne méritaient pas ses efforts !

Et la Nahda alors ? Cette Renaissance n’a-t-elle pas sorti les lettres arabes de leur torpeur ?

Ce que vous appelez la Nahda ne vaut rien. Qui lit encore al-Yazigi aujourd’hui ? Personne ! La langue arabe était morte depuis mille ans, les écrivains de cette époque, chrétiens pour la plupart, l’ont ramenée à la vie. Or ils ne devaient pas réécrire dans cette langue. C’est comme si la France décidait tout à coup d’écrire de nouveau en latin – sachant que dans le latin, il y a de grandes choses, ce qui n’est pas le cas de l’arabe. Les gens de la Nahda n’auraient pas dû réveiller la langue arabe. Ils ont commis là une grave erreur. Mais ils n’assument pas seuls la responsabilité de cette faute. Les orientalistes, pour justifier leur existence et leur science, ont également donné l’illusion que l’arabisme est important… 

Vous avez toujours défendu l’Europe dont le mythe est né sur les rivages du Liban-Sud. En quoi ce concept vous touche-t-il en tant que Libanais ?

Dans un texte intitulé « Qui est donc européen ? », Paul Valéry affirme : « Partout où les noms  d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont eu une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. » J’aime cette formule qui insiste sur  l’importance d’Euclide, le fils de Tyr. Si vous enlevez à l’Europe les savants phéniciens, elle s’appauvrit. À part Euclide, prenez Cadmos, le père de l’alphabet ; Pythagore, qui fut initié à Sidon, à Tyr et à Byblos ; ou encore Môchos de Sidon, le père de l’atome… Sans eux, l’Europe perdrait une grande partie de son patrimoine culturel... Paul Morand affirmait que « Tyr et Sidon furent une fois toute l’histoire du monde ». Quelle ville européenne – y compris Paris que j’aime pro­fondément – pourrait en dire autant ? Aucune ! 

À votre avis, le Liban devrait-il faire partie de l’Union européenne ?

Bien entendu ! Quand j’ai appris la création de la C.E.E., j’ai jubilé. Mais l’Europe doit nécessairement se faire avec la Phénicie. Je ne puis concevoir l’Union européenne sans le Liban. Victor Bérard, qui fut président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, affirmait que « la Phénicie est la mère patrie de cet outre-mer appelé Europe » ! On nous parle de l’entrée de la Turquie ou d’Israël dans l’Union européenne, c’est une aberration ! Ces idiots de politiciens libanais devraient exiger l’adhésion immédiate du Liban à cette Union que je considère comme le chef-d’œuvre poétique du XXe siècle !
 
 
Palmarès Prix Saïd Akl 2016
 
Ghassan Salamé, prix du rayonnement international

Mouin Hamzé, prix des sciences

Jad Hatem, prix de philosophie 

Anis Moussallem et May Menassa, prix de littérature

Élie Choueiri, prix de musique. 
 
 
 
 L’hommage de Georges Skaff à Saïd Akl
 
Dans un beau recueil récemment paru en arabe aux éditions Dergham sous le titre Saïd Akl, al-yawm, al-yawm, le journaliste et ancien ministre Georges Skaff a réuni les éditoriaux publiés par Saïd Akl entre 1970 et 1976 dans le journal Al-Jarida qui fut créé par Georges Naccache et dont Skaff fut le rédacteur en chef (après Rouchdi Maalouf), puis le propriétaire. On y retrouve le style inimitable du poète, ses idées audacieuses, ses propos virulents, notamment quand il parle de politique, et des portraits saisissants comme celui d’Abouna Yaacoub (p. 223). Enrichi de photos et de fac-similés, l’ouvrage s’achève sur une étude remarquable de l’auteur, agrémentée d’anecdotes, qui retrace le parcours de Saïd Akl, souligne son attachement à Zahlé où il fut candidat aux municipales et aux législatives (1965), et évoque les polémiques suscitées par l’écriture libanaise en caractères latins. 

 
 
D.R.
« Sans Dieu, notre civilisation serait mesquine. » « Ces idiots de politiciens libanais devraient exiger l’adhésion immédiate du Liban à l’Union européenne ! »
 
2017-01 / NUMÉRO 127