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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Poetic remake


Par Ritta Baddoura
2015 - 08
Réinvention intellectualisée et expérimentale de l’expérience vécue ou hallucinée : souvenirs, impressions, représentations et émotions composent un montage où réalité et fiction sont soutenues par le point de vue du poème passé au filtre cinématographique.

Le regard avide brûle la pellicule du poème, contre-jour continu, l’écriture blanche aveuglée s’inscrit sur écrans noirs. Les mots livrent la clarté goutte à goutte jusqu’aux gros plans éclairant subitement la pénombre intérieure : celle du temps passé, de la perte, de l’ambiguïté de l’amour et de l’érotisme, de la jeunesse suintant encore en blessure. Sunny girls, le dernier ouvrage de Sandra Moussempès est secret, captivant et exigeant. Truffé de références littéraires et cinématographiques, il expérimente les manières de dépeindre la réalité : n’est-elle pas invention et dissolution continues des frontières entre flashbacks et fantasme ?
 
« La chaleur des plateaux, on peut extraire cette chaleur./ ‘Votre corps soutient une veilleuse, vous êtes alangui’/ – titre du premier dialogue – / Le héros se dit subjugué/ Lorsque vous êtes dans cet hôtel de Santa-Monica vous avez vue sur la mer, vous êtes à l’intérieur d’un décor acheté par plus de 900 chaînes de télé./ Vous aimez le bleu qui facilite la pensée positive, la blancheur des murs rappelle la Grèce mais à L.A./ il ne fait jamais ni trop chaud ni trop froid ‘j’aime la qualité de vie, nos enfants vont dans une école privée’ ou tout autre dialogue fera l’affaire./ (…) Aucune phrase ne semblait positive malgré le bleu. ‘Fraichement reçue’/ (…) Rien ne doit être explicable si l’explication est la seule chose qui reste/ Quelque chose de plus court/ – ‘cette pute t’a salement entubé’/ D’autres fonctions que l’accès direct à la mer : la déchetterie devient décente/ On pourrait dire chaudière au fioul si tout n’avait pas été embarqué/ Avec moi comme rallonge/ Je parie que tu es/ Souriant je sens que tu me veux du bien ».

Sunny girls se situe dans l’entre-deux de la transformation, entre auto-autopsie et création, sur les plateaux de tournage de Hollywood. Tout est fidèle à un script jamais tout à fait décrypté. La narration suit une mise en scène pointilleuse : Moussempès recherche méthodiquement le chaos et l’implosion. De cette plongée dans sa mémoire et ses ressentis, elle n’attend ni explication, ni consolation, et suit une sorte de nostalgie des premières circulations du désir et de la transgression. Sunny girls est à la fois autobiographie romancée, fiction sous hallucinogènes et renouveau des grandes tragédies grecques balayée par un vent américain soufflant sur les pages. Si le climax de cette succession d’images réside dans les résurgences du « je » – présent de part et d’autre de l’objectif – le charme de Sunny girls réside dans la persistance d’une ingénuité teintée d’insolence insouciante propre aux très jeunes filles, et sur laquelle les menaces de débauche ou de meurtre planent. Si les décors sont suffisamment décrits pour que le lecteur s’y projette, les personnages traversent le champ sans visages, silhouettes suggestives que les ressorts de la narration tirent parfois de l’anonymat.

« AVANT-HIER Des choses et des coïncidences, d’anciennes connaissances anciennement punks bourgeois revus vingt-huit ans après, faisant du ‘cinéma d’auteur’, filmant des punks à chien, un autre plus haut dans les Cévennes, plus célèbre encore et puis plus rien/ (…) La fabrication d’un film et la fabrication d’un poème en même temps que le mot hiérarchie formaient une masse de condescendance, et finalement le poème était en trop n’existant plus que sur le crâne dégarni de l’ancien étudiant devenu chef op/ On me demande de rester muette le temps de la prise, c’est quoi, faire un poème si ça ne remonte pas ici dans une gorge mi-inquiète mi-narcisse qui vous transforme en script-girl statufiée ».

Sunny girls, outre une pensée sur soi et sur l’autre sous-tendue par les pratiques littéraires et visuelles, livre une réflexion sur l’écriture. Moussempès enquête sur base de procédés cinématographiques et conceptuels afin de tirer des limbes des bribes de disparition, des filons de folie et de maintenir dans un espace à deux ou trois dimensions, un tumulte violent domestiqué à force de décors made in USA. Cet exercice de style, virtuose, tendu dans la distance entre les leurres de la représentation et du corps organique, donne un ouvrage insolite et dense, à la fois léché et magmatique.




 
 
© Flammarion
« Le charme de Sunny girls réside dans la persistance d’une ingénuité teintée d’insolence insouciante propre aux très jeunes filles, et sur laquelle les menaces de débauche ou de meurtre planent. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Sunny girls de Sandra Moussempès, Flammarion, 2015, 216 p.
 
2017-11 / NUMÉRO 137