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Poésie
Pierre Parlant, sensible penseur


Par Antoine Boulad
2015 - 06
Pierre Parlant, poète français né en 1957, agrégé de philosophie, vient d’achever une résidence d’écriture de 40 jours à Beyrouth, ville qui fera l’objet d’un ouvrage. Celui-ci paraîtra en arabe et en français et sera présenté au Salon de 2016. En attendant, faisons connaissance avec l’auteur de cette poésie pensive qui caractérise la dizaine de ses recueils.

Cette résidence à Beyrouth, quelle place occupe-t-elle dans votre vie littéraire ? Fait-elle sens dans votre démarche d’écrivain ? À quels signes précurseurs fait-elle écho et quelles orientations annonce-t-elle?

Cette résidence de création de six semaines m'a été proposée par le Centre International de Poésie de Marseille et a été rendue possible grâce au soutien actif de l'Université de Rennes II et de la Maison internationale des écrivains à Beyrouth. Je crois pouvoir dire qu'elle est arrivée à un moment crucial de mon parcours d'écriture. Quitter mon environnement familier m'était en effet nécessaire pour vivre et repenser l'expérience poétique elle-même. S'il m'est aujourd'hui difficile de savoir précisément les effets que cette résidence pourra engendrer sur mon travail à venir, je ne peux pas douter qu'ils seront décisifs car il m'a été donné de vivre ici des expériences et des rencontres inédites, souvent passionnantes. Il va de soi que ce n'est pas étranger au caractère extrêmement singulier de cette ville, à son histoire tourmentée, ainsi qu'aux espoirs et tensions qui ne cessent de l'animer et de la traverser.

Au cours du Festival de poésie de Beyrouth, vous avez eu la générosité et l'audace de lire, non sans péril, des passages du texte sur Beyrouth en cours d’écriture. À quoi reconnaîtrez-vous, avant de le publier, qu'il est achevé, définitif ?

Question embarrassante. On se souvient ici de Valéry ou encore de Ponge qui, chacun à leur manière, avaient clairement pointé la difficulté de déclarer le caractère « définitif » d'un texte. Quand est-on en droit d'affirmer qu'on est arrivé au bout du processus d'écriture ? Sur quoi pouvons-nous fonder une telle affirmation ? Pour ce qui me concerne, je dirais tout simplement qu'un texte me semble « fini » lorsqu'au terme d'un travail qui lui-même peut s'avérer souvent assez long, j'ai la conviction qu'il m'est impossible de poursuivre davantage. J'arrête donc, en espérant que le texte ait tout de même atteint un certain degré d'autonomie, ou disons de consistance, à défaut d'avoir acquis une quelconque perfection.

En résidant à Beyrouth, vous avez recueilli des signes et des éléments. Vous portez un regard émerveillé sur un cube de navet aux couleurs exquises et vous évoquez le Kalamoun où un conflit armé se déroule. Est-ce pour dire que la poésie s'autorise à nommer tous les objets du monde ?

La poésie non seulement s'autorise à nommer les objets du monde, mais en le faisant, en composant à partir de l'expérience que ces derniers peuvent permettre, elle nous les fait apparaître dans leur dimension la plus réelle qui soit, celle qui se trouve enfin sauvée de l'oubli, de l'inattention ou bien dégagée de l'usage. Et c'est alors qu'elle peut espérer penser le monde et en retour nous le rendre intelligible. S'agissant donc de cette question importante, et pour en éclairer davantage la portée, je fais mienne la fameuse formule de William Carlos Williams : « No ideas but in things. »

Dans ce texte en cours d’élaboration auquel nous sommes nombreux à avoir été sensibles, vous avez également convoqué tous les temps.

L'écriture poétique se distingue selon moi du roman en tant qu'elle s'efforce de saisir le présent sous la forme de l'instant tandis que l'écriture romanesque se soumet par principe au déploiement réglé de la durée qu'implique la mise en intrigue. La puissance de l'instant fait surgir un ici et maintenant qui ne se réduit pas au seul présent évanescent. Elle ouvre de façon intempestive, pour parler comme Nietzsche, à tous les temps possibles. Faire coexister par l'écriture des temporalités hétérogènes, paradoxales, oser et jouer avec les anachronismes sont des actions que je crois de nature essentiellement poétique. Grâce à ces actions, grâce à l'effraction qu'elles provoquent dans la trame familière du temps, l'inattendu peut apparaître et avec lui, dans la langue elle-même, un sens inédit qui renouvelle notre rapport au monde.

Quels rapports entretient la philosophie avec votre écriture poétique ? Faites-vous de la philosophie poétique ? Récusez-vous l’étiquette de poésie philosophique ?

Le rapport entre la philosophie et la poésie fait problème depuis le commencement de la philosophie elle-même. On se souvient que Platon désigne d'ailleurs ce rapport comme ce qui relève d'un « vieux différend ». Pour vous répondre en deux mots, je dirais que pour moi, ces deux pratiques, que ce soit du point de vue de leur régime ou de celui de leur intention, sont clairement distinctes. Écrire dans les deux cas n'implique en effet ni le même « geste »intellectuel ni le même rapport au langage. Pour aller vite, on peut dire que la philosophie s'emploie à démontrer tandis que de son côté la poésie montre. Quant à l'expression « poésie philosophique », je la crois trop équivoque pour y souscrire tout à fait. Je préfère parler d'une poésie pensive et, une fois encore, je me rallie ici à la formule de William Carlos Williams déjà évoquée, pour insister sur ce lien nécessaire de la pensée à l'expérience sensible, celle que nous avons de façon très ordinaire avec le monde.




« Le vert de Duccio ne pouvait qu'en froisser la texture – je parle de la montagne –, jusqu’à la rompre par endroits, la réduire au relief, la disperser enfin en une efflorescence paradoxale au profit d'un massif – je m’intéresse au vert – dont aucun géologue n'a jamais rien su dire. En sorte que cette montagne n'a plus besoin de personne pour oublier son formulaire lorsqu'elle affiche sa tension sur le fond d'un ciel d'or, sans avion à l’époque. »

Extrait de : Ciel déposé de Pierre Parlant, éditions Fidel Anthelme X, 2015.
 
 
« L'écriture poétique se distingue selon moi du roman en tant qu'elle s'efforce de saisir le présent sous la forme de l'instant. »
 
BIBLIOGRAPHIE
L’amour des longs détours de Christophe Langlois, Gallimard, 2014, 120 p.
 
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