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Poésie
Cinq poètes qui venaient du froid
Il pleut des étoiles dans notre lit indique le nord du poème. Qu’ils viennent d’Islande, de Suède, de Norvège, du Danemark ou de Finlande, cinq poètes nous parlent à partir d’un lieu où la nuit est une saison et la lumière une émotion.

Par Ritta BADDOURA
2012 - 09
Cinq poètes pour cinq coupes dans la poésie contemporaine du Grand Nord, la traversée d’une atmosphère à l’autre se fait en douceur. Non seulement grâce à la préface détaillée et savoureuse d’André Velter, mais aussi parce que les écritures qui se déclinent au fil de cet ouvrage, par-delà leurs différences, sont faites de simplicité. Cela a peut-être à voir avec les paysages immenses ou le fait de se situer à proximité du pôle. Il s’agit peut-être d’écrire un poème qui survive à l’obscurité et au froid qui œuvrent au Grand Nord, mais surtout au cœur des hommes. Les poètes venus du froid gardent les yeux rivés sur la détresse du monde, tels de graves observateurs.

« C’est dans le Nord que courent les vrais lynx, aux ongles affûtés/ et aux yeux rêveurs. Dans le Nord, où le jour/ habite dans une mine, de jour comme nuit./ Où l’unique survivant peut s’asseoir/ près du poêle de l’aurore boréale et écouter/ la musique de ceux qui sont morts gelés. » T.T.

Tomas Tranströmer, poète suédois, dernier Prix Nobel de littérature, déploie les vastes étendues et les portraits intimes de personnages, dans un entrelacement de sobriété et de mystère. Fidèle à la réalité en ses moindres détails, à l’écoute des signes et du sens, son poème transmet la texture des distances, des sons et de la force phénoménale des éléments naturels. « D’une acuité étrange, écrit Velter, ses transcriptions conjuguent et télescopent ce qui, au cinéma, tient du travelling et du plan fixe. »

Le poème d’Inger Christensen, seule voix féminine du recueil – et c’est bien dommage – est un subtil équilibre entre transparence – des images et de l’émotion – et rigueur de la syntaxe. Son écriture intuitive procède d’une belle symbiose avec les rythmes naturels. Chez elle, comme le relève Velter si justement, « le ravissement d’être au monde, le bonheur de sentir et d’aimer ne s’affranchissent jamais absolument des potentialités du massacre ».

« L’hiver s’attend à bien des choses/ la plage est déjà raide/ tout fera un fera un cette année/ ailes et glace feront un dans le monde :/ le bateau entendra ses pas sur la glace/ la guerre entendra sa guerre sur la glace/ la femme entendra son heure sur la glace/ (…) J’entends ma maison glisser avec le monde/ elle crie tout ce qui fut crié/ (…) cet hiver peut s’attendre à bien des choses ». I.C.

Venu du Nord certes, de Finlande plus exactement, Pentti Holappa fait de sa poésie un lit d’amour et un champ de bataille à la mesure de tous les continents. Insolente et intrépide, éprise de justice, de justesse et de jouissance, sa poésie palpite et éclabousse. Vérité et humour tranchants face aux épreuves, Holappa est habité d’une étoile nostalgique qui distille dans ses poèmes une infinie séparation.

« Ainsi donc il fait nuit, il ne peut faire plus sombre. Ce savoir est une blancheur dans le cœur de l’obscurité./ (…) Où que je me tourne je vois la beauté et la cruauté./ À la corbeille boursière de jeunes gens en chemises blanches détruisent le monde./ (…) Il y a des soldats des deux sexes, et c’est drôle./ (…) On tue, on tue et on tue/ Que faire de la métaphysique ici-bas ? demandé-je./ On n’a pas besoin de moi, répondé-je./ (…) Le cœur est un symbole, la fleur ne l’est pas, elle est faite de chair vivante./ Tu la touches et tu es réel. Tant d’existences qui sont les tiennes/ Les draps purs pour un soir de fête je les ai ouverts pour toi./ Il pleut des étoiles dans notre lit, cependant que nous sommeillons. » P.H.
Jan Erik Vold, musicien et poète norvégien, livre des morceaux notés comme des partitions, où la simplicité et les débordements semblent également géométriques. Sa poésie tangue et swingue et sa destructivité est tonique et douce. Nerveuse et franche comme la douleur, l’écriture de Vold dégage une tranquillité qui n’admet pas le compromis. 

« Depuis que le monde a fait naufrage/ la vie a pourtant surgi/ autour de moi. J’ai/ donné la vie, je me suis mise au monde/ et les hommes, les animaux, la nature./ Je me disais/ ça c’est une table/ (…) Sur la table/ il y a un pain, un couteau. Le couteau/ est fait pour couper le pain. Le pain/ nourrit l’homme. Il faut/ aimer l’homme. J’ai dû/ apprendre cela, jour et nuit. J’ai dû l’apprendre. Qui faut-il/ aimer ? Je répondais : l’homme. » J.E.V.

L’écriture de l’Islandais Sigurdur Pálsson alterne poèmes concis et longs textes épiques lesquels, sans naïveté, dressent amitié, amour et poésie face à la tyrannie et au désespoir. À forte teneur orale et dramaturgique, son poème traite de la fêlure du dialogue entre un homme et son prochain, entre un homme et le monde. C’est dans cette fêlure, à l’endroit du silence, que s’élèvent quelquefois le chant de l’univers et les sentiers invisibles du poème. 

« Ne reste pas là à chercher/ les sentiers de poésie sur la carte/ Ils n’y figurent pas/ (…) Ensemble nous les construisons/ chaque fois que nos yeux courent par les lignes/ (…) Tu rêves que les gens marchent par ces chemins/ Mais vers où ? (…). » S.P.


 
 
« J’entends ma maison glisser avec le monde/ elle crie tout ce qui fut crié » Inger Christensen
 
BIBLIOGRAPHIE
Il pleut des étoiles dans notre lit, Cinq poètes du Grand Nord de Inger Christensen, Pentti Holappa, Tomas Tranströ, présentation et choix d’André Velter, traductions de J. et K. Poulsen, G. Rebourcet, J. Outin et R. Boyer, Gallimard, 2012, 128 p.
 
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