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Poésie
Kateb Yacine, chantre prémonitoire de la révolution du Jasmin


Par Edgar DAVIDIAN
2012 - 08
Avec L’œuvre en fragments de Kateb Yacine, on retrouve, grâce à Jacqueline Arnaud qui a mis plus de vingt ans pour rassembler des textes épars et inédits de l’auteur de Nedjma, la beauté d’une langue française aux diaprures teintées d’un « Maghreb » secouant le joug du colonialisme. Mais aussi le profil d’un auteur dont on n’a pas fini de découvrir la modernité, le chant presque prémonitoire de la révolution du Jasmin et le sens d’un humanisme sans concession.

Textes denses, touffus, véhéments, oscillant entre poésie, réflexion, méditation, note, prose de tous crins et dialogue dramaturgique sont rassemblés ici pour dresser un inventaire exhaustif de l’écriture d’un homme de lettres et d’action qui a su concilier poésie, esprit romanesque et dramaturgie. En somme rien de totalement neuf à tous les angles de la pyramide quand l’œuvre est déjà aboutie, acclamée et couronnée en 1986 en France (trois ans avant sa mort) par le Grand Prix national des Lettres. 

Avec ce nouvel opus, précieux auxiliaire pour mieux déchiffrer l’œuvre, pour mieux fouiller son sous-bois et ses arcanes, pour mieux éclairer le premier jaillissement ou cerner des pages nimbées de lumière, portées par la révolte, la colère et une sensibilité chatouilleuse, un pan inconnu mais essentiel de la personnalité et de la plume de l’auteur du Polygone étoilé est dévoilé et remis à jour. Un pan surgi du temps et de l’ombre qui complète et corrobore l’image d’une inspiration dont on connaît fort bien les grandes lignes, le lyrisme, la revendication, la soif de liberté et surtout le besoin d’une identité humaine, digne et claire.

Né à Constantine en 1929 d’une famille de lettrés arabes appartenant à une tribu venue du Maroc, Kateb Yacine est témoin à seize ans des massacres de Sétif. Image qui le marquera à jamais pour tout ce que le colonialisme comporte de fausse civilisation, de violent, de barbare, de sanguinaire et d’injuste. Sa mère perd la raison et ses proches sont exterminés. L’adolescent prend sa plume pour arme et bouclier (ses premiers poèmes remontent à l’âge de douze ans ), se réfugie dans l’amour (la mythique et presque nervalienne Nedjma) et, pour mieux militer dans le mouvement nationaliste, se rallie au Parti populaire algérien. Séjour en France en 1947 et travail comme ouvrier agricole et manœuvre avant de découvrir l’amitié d’Armand Gatti avec qui le liera d’ailleurs, outre les affinités pour une scène au cœur de l’action sociale, une belle et grave correspondance faite de toutes les richesses de deux êtres écorchés vifs et bousculés par la vie, aux causes de combat similaires. Avec l’avènement de la guerre d’Algérie, il écrit sa pièce la plus célèbre, Le cadavre encerclé, que montera avec éclat à Bruxelles Jean-Marie Serreau. Errance entre la Tunisie, l’Italie, l’Allemagne et la France avant de regagner à nouveau sa terre natale en 1968. C’est alors qu’émerge son théâtre de combat (il dénonce la condition des travailleurs émigrés et les méfaits du colonialisme en Algérie, en Palestine et au Vietnam) en langue arabe dialectal. Une langue accessible à tous, simple et sans fioritures poétiques. 

Beaucoup de poésie libre dans un foisonnement d’images surréalistes (livrée à une cadence et une musicalité toute en intériorité frémissante) sans rimes ni strophes à la métrique rigoureuse, de la prose échevelée, torrentielle et nourrie d’une sève révoltée, des dialogues qui ramènent à Eschyle, Brecht et Rimbaud, mêlant monologues et chœurs, légende et histoire, chronique et mythe, rêve et méditation, constats amers et virulentes dénonciations. Le tout, dans une langue française à la richesse éblouissante, sans voile ni frein, pour raconter le drame de la colonisation et de l’aliénation. Un acte d’écriture certes, mais surtout un acte de bravoure qui lui vaudra la méfiance des systèmes des valeurs bourgeoises et des gouvernements dominateurs aux chars meurtriers, à la mitraille aveugle et au cœur de silex.

Avec ce printemps arabe, souffle de jasmin et de poudre de canon, les mots de Kateb Yacine, dialogue de l’homme avec lui-même et sentiment du tragique de toute liberté bafouée, arrachés à l’oubli, perdus dans le passé et (heureusement) aujourd’hui retrouvés et tirés de l’ombre, s’insèrent et s’inscrivent parfaitement, et avec éclat, dans le houleux clivage du monde arabe actuel. De toute évidence, il y a des héritages inaliénables qu’on ne doit jamais céder au hasard.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
L’œuvre en fragments de Kateb Yacine, Actes Sud, 2012, 441 p.
 
2019-09 / NUMÉRO 159